Le plaidoyer en ligne

ÉTUDE DE CAS: La « Révolution Facebook » égyptienne marque un virage dans l'utilisation de stratégies de plaidoyer en ligne par les activistes


La date du 6 avril 2008 est inscrite dans les annales de l'histoire moderne de l'Égypte. C’est en cette journée qu’a eu lieu dans ce pays la première grève d'envergure nationale, un événement qui a enflammé les réseaux d'information, lesquels n’en avaient que pour ce que le New York Times avait qualifié de « Revolution: Facebook Style » (« Révolution à la Facebook »).

Menés par les 27 000 employés de l’usine textile de Mahalla dans le delta d’Égypte, des dirigeants du mouvement ouvrier égyptien ont lancé un appel à la grève le 6 avril en réaction à l'augmentation drastique du prix des produits de base. Les activistes, désireux d’étendre rapidement la portée de la campagne contre la hausse des prix et la corruption, ont lancé, par le biais d'Internet, un appel à la grève générale afin de mobiliser l'Égypte entière.

Utilisant des outils de réseautage social, le groupe baptisé « Mouvement du 6 avril » a hébergé sur sa page Facebook des discussions entre les fondateurs du groupe et un nombre grandissant de partisans appelant à la solidarité avec les travailleurs et protestant contre l'inflation galopante. Ce groupe, formé en grande partie d’activistes néophytes, a grossi rapidement pour atteindre plus de 70 000 membres.

Le 6 avril 2008, à la tombée du jour, des milliers de civils ont pris d'assaut les rues de la ville d’El Mahalla el Kubra, à deux heures du Caire, et s’y sont mesuré aux forces de l’ordre. L’affrontement qui a suivi a fait au moins deux morts, des dizaines de blessés, et a entraîné des centaines d'arrestations. Plusieurs cyberactivistes ont été arrêtés, parmi eux l’activiste bien connue Israa Abdel Fattah, cofondatrice du groupe Facebook « Mouvement du 6 avril ». Fattah a été incarcérée pendant deux semaines environ ; dès sa sortie, subissant vraisemblablement des pressions de la part des autorités, elle renonçait publiquement à l’activisme politique. Le groupe Facebook qu’elle a créé demeure toutefois en ligne et ses membres militent actuellement en vue de l’élection présidentielle de 2010-11.

Bien que ce cas révèle l’ampleur considérable des obstacles auxquels se butent les défenseurs de la liberté d'expression en Égypte, il marque également un point tournant dans la façon dont les activistes s'y prennent pour rallier le public.

« Les effets de la grève ont été "énormes" car un grand nombre de personnes ont été mobilisées à l'échelle du pays, et parce que les événements de cette journée serviront de fondation aux actions futures des cyberactivistes, dont le rôle sera de plus en plus déterminant à l’avenir », affirme Sherif Azer, de l'Organisation égyptienne des droits de l'homme (EOHR), un membre de l'IFEX, et qui a également effectué des recherches sur ce sujet.

Un autre membre de l'IFEX, le Réseau arabe d'information sur les droits de l'homme (ANHRI), a également remarqué les changements dans les tactiques utilisées par les activistes pour organiser des grèves, eux qui se sont approprié les nouveaux outils en ligne à leur portée. « Ce fut le début d'une nouvelle étape dans la mobilisation et le plaidoyer... Auparavant, on utilisait couramment le courriel et des sites Web pour diffuser les appels [à l'action], mais après le 6 avril, Facebook et d'autres sites de réseautage social se sont avérés des plus efficaces pour diffuser le message, mobiliser les jeunes et organiser des événements », explique Nafisa Elsabagh, de l’ANHRI.

Selon Sherif Azer, les événements du 6 avril, ainsi que le rôle crucial joué par Facebook, illustrent la croissance rapide du cyberactivisme en Égypte. Les médias indépendants et alternatifs semblent avoir acquis une légitimité nouvelle suite à la grève. « Dans plusieurs cas, on estime maintenant que les blogueurs sont plus crédibles que les médias ordinaires », ajoute Azer. Il s'attend à ce que le plaidoyer en ligne soit de plus en plus utilisé en Égypte, particulièrement à l'approche des élections prévues en 2010-11. En fait, l’EOHR propose un programme axé sur la formation des blogueurs dans toute l'Égypte et qui aide les activistes à se servir d’Internet et des blogues afin de sensibiliser la population et l'inciter à militer davantage pour changer la situation politique dans ce pays.

L’EOHR possède une page Facebook depuis plusieurs années et considère qu'il s'agit d'un outil de réseautage extrêmement efficace. L'organisation a également recours à Twitter pour rapporter des atteintes à la liberté d'expression, gérer une liste d'envoi électronique et proposer dans son site Web des abonnements RSS ; Hafez Abu Seada, secrétaire général de l’EOHR, publie quant à lui un blogue régulier.

Azer estime que Facebook est un outil de plaidoyer en ligne particulièrement efficace et convivial, en raison de son statut de lieu virtuel dans lequel on peut utiliser d'autres outils de réseautage en ligne (tels que Twitter ou Flickr). Le personnel de l’EOHR passe deux à trois heures par jour à gérer la page, publier des articles ou des informations, dialoguer avec les utilisateurs et modérer les commentaires. Azer conseille aux groupes de publier leurs articles en anglais et dans la langue locale, Facebook étant disponible en 70 langues, afin de toucher un plus vaste public international.

Facebook peut permettre aux organisations de défense de la liberté d'expression de bâtir des réseaux et de trouver de nouvelles façons de diffuser des informations qu'elles recueillent et publient déjà, notamment celles qui ont trait aux alertes, aux déclarations et aux nouvelles relatives aux campagnes.

« Ce site peut également s'avérer incroyablement utile lorsqu'il s'agit de contacter d'autres groupes et activistes œuvrant dans le même domaine, afin de partager des liens et des informations, mobiliser le public et le sensibiliser par rapport aux enjeux qui touchent la liberté d'expression », conclut Sherif Azer.

RESSOURCES
Shapiro, Samantha M. « Revolution: Facebook Style » (Révolution à la Facebook), « The New York Times » (22 janvier 2009) http://www.nytimes.com/2009/01/25/magazine/25bloggers-t.html

Radsch, Courtney. « Core to Commonplace: The evolution of Egypt’s blogosphere » (De marginale à banale : L’évolution de la blogosphère égyptienne), « Arab Media & Society » http://www.arabmediasociety.com/?article=692

Knickmeyer, Ellen. « Fledgling Rebellion on Facebook Is Struck Down by Force in Egypt » (Un début de rébellion est maté par la force en Égypte) « Washington Post » (18 mai 2008) http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/story/2008/05/17/ST2008051702711.html

Sandels, Alexandra. « Egypt arrests "April 6 Youth" activist - group plans for new strike. » (Des activistes du mouvement des « Jeunes du 6 avril » sont arrêtés en Égypte – le groupe planifie une nouvelle grève), « Menassat » (3 mars 2009) http://www.menassat.com/?q=en/news-articles/6096-egypt-arrests-april-6-youth-activist-group-plans-new-strike

Wolman, David. « Cairo Activists Use Facebook to Rattle Regime » (Des activistes du Caire utilisent Facebook pour secouer le régime), « Wired » (10 octobre 2008)
http://www.wired.com/techbiz/startups/magazine/16-11/ff_facebookegypt

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