Renforcer une coalition
Étude de cas : Le Groupe d’Observation de la Tunisie
(Publiée en 2009)
Contexte
Le gouvernement tunisien navigue habilement entre, d'une part, la culture d'une apparence d'ouverture dont l’objectif est d’attirer les voyageurs pour faire fonctionner la lucrative industrie du tourisme, et d'autre part, la surveillance méticuleuse des médias et des organisations susceptibles de révéler la suppression des droits de la personne, de la liberté d'expression et du pluralisme démocratique dans ce pays.
Cela est dû en grande partie au contrôle serré exercé sur les médias indépendants par le président Zine El Abidine Ben Ali, qui occupe le pouvoir depuis plus de 20 ans et qui remporte habituellement 95 pour cent du vote lors des élections, rendant d'autant plus difficile la tâche des candidats de l'opposition.
Même si la Tunisie a ratifié tous les principaux traités internationaux de défense des droits de l'homme, les gestes du gouvernement ne cessent de contredire les engagements décrits dans les traités et formulés par ses représentants officiels.
Les autorités ont la réputation de cibler les journalistes indépendants et les défenseurs des droits de l'homme, autant en ligne qu’hors ligne. Au moment d'écrire ces mots le harcèlement n'a fait qu'empirer, le téléphone et les communications en ligne étant couramment contrôlés et bloqués. La censure d'Internet -- ainsi que le piratage ciblé des sites Web de médias alternatifs tels que Kalima Tunisie et Tunis News – connaissent également un essor.
Il est également difficile en Tunisie de publier un ouvrage indépendant. Même si « officiellement » quiconque en Tunisie peut créer une publication, l'Article 13 du Code tunisien de la presse stipule que le lancement public de tout document doit être précédé de l'obtention d'un reçu délivré par le ministère de l'Intérieur. D'après un journaliste, « Sans l'appui politique direct du Bureau du président, il est maintenant impossible de fonder un journal. »
Le travail de revendication de l'IFEX en Tunisie s'est avéré le projet de campagne le plus réussi et le plus soutenu entrepris de concert par plusieurs membres de l'IFEX, et ce en grande partie grâce à la longévité du Groupe d'Observation de la Tunisie au sein de l'IFEX (TMG), qui est composé de 20 membres de l'IFEX qui travaillent ensemble depuis 2004 pour attirer l'attention du monde sur l'état de la libre expression dans ce pays.
Lorsqu'on a annoncé en décembre 2003 que la Tunisie accueillerait le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) en novembre 2005, les organisations de défense de la liberté d'expression sont montées aux barricades. Compte tenu des violations des droits de l'homme bien documentées qui se produisent dans ce pays d'Afrique du Nord, il fallait agir.
Ainsi, quelques membres de l'Échange international de la liberté d'expression (IFEX) ont mis sur pied le TMG dans un but de revendication et d'observation de l'état de la liberté d'expression dans le pays avant, pendant et après le SMSI de Tunis.
La campagne a débuté au moment du Congrès de l'IFEX à Bakou en Azerbaïdjan en juin 2004, où 31 membres de l'IFEX ont signé une lettre ouverte adressée au Secrétaire général de l'ONU.
Plus tard le même mois, des représentants du gouvernement tunisien accompagnés d'« organisations non-gouvernementales » commanditées par le gouvernement ont tenté de mettre fin à toute discussion sur les droits de l'homme lors de la rencontre du Comité chargé de préparer le sommet de Tunis.
La tentative flagrante du gouvernement de museler la liberté d'expression a officiellement renforcé la coalition du TMG. Depuis, il est devenu une voix importante dans les sphères locales et internationales de défense de la liberté d'expression en Tunisie.
Composition et coordination
La coalition s'appuie sur une base diversifiée de 20 membres issus autant d'organisations internationales que régionales et qui collaborent étroitement avec les groupes de la société civile tunisienne. Les membres du TMG font campagne pour sensibiliser le public face aux violations de la liberté d'expression qui se produisent en Tunisie et pour appuyer les journalistes indépendants, les rédacteurs et les militants de la société civile dans leur lutte pour mettre un terme à la censure et à la répression.
La plupart des activités des groupes individuels peuvent être rassemblées pour mieux atteindre un objectif plus vaste. Cette souplesse facilite la mise en commun de ressources financières et humaines, lesquelles ont permis aux campagnes à long terme de la coalition de se réaliser.
Or il peut être difficile de travailler au sein d'une coalition et de coordonner les actions d'un groupe important dans plusieurs fuseaux horaires et en plusieurs langues. Le TMG a ainsi décidé de centraliser ses activités en établissant un Comité du Président. Formé de quatre groupes, le comité prend les décisions clés en matière de budgets, d’événements, de lettres officielles et d'actions communes ; libre aux autres membres du TMG d'y prendre part également. Une liste d'envoi électronique facilite les communications entre les membres de la coalition.
Le Secrétariat de l'IFEX aide la coalition en assurant la coordination de la mission, puisqu'il emploie un coordinateur du TMG à plein temps parmi les membres de son personnel, ainsi qu'un militant des droits de l'homme et un journaliste tunisiens agissant à titre de consultants du TMG.
Rohan Jayasekera, éditeur associé d’Index on Censorship et président du TMG, déclare au sujet du Comité du Président, « Les liens personnels qu'entretiennent des individus clés permettent des réactions rapides et flexibles... Le travail est réparti de manière assez large, sans qu’une gestion de proximité soit nécessaire. »
Stratégies de communication dans les médias et en ligne
Le TMG a régulièrement utilisé les médias internationaux pour attirer l'attention du public sur les violations de la liberté d'expression qui ont lieu en Tunisie. La coalition a dressé une liste d'envoi de plus de 200 contacts dans les médias ainsi qu'aux niveaux gouvernemental et intragouvernemental. Les membres individuels du TMG disposent également de leurs propres contacts dans les médias, particulièrement en France et dans le monde arabe, où des informations ont été publiées ou ont fait l'objet d'entrevues télévisées.
Une importante couverture médiatique a fait du cas de l'un des plus célèbres défenseurs tunisiens des droits de l'homme le sujet d'une conversation politique qui a contribué à sa libération hâtive.
En juillet 2007, Mohamed Abbou a été libéré après deux années d’emprisonnement pour avoir publié un article en ligne comparant les prisons tunisiennes à la célèbre prison Abu Graib d’Irak. Le TMG a fait campagne sans relâche en vue d’obtenir sa libération en travaillant notamment auprès du membre tunisien de l'IFEX, l'Observatoire pour la liberté de presse, d'édition et de création en Tunisie (OLPEC) et d'autres ONG internationales partout dans le monde. En plus de la couverture journalistique, les membres du TMG ont également diffusé leurs messages par le truchement des médias en ligne en ayant recours à une campagne virale sur le Web pendant laquelle a été diffusé un bandeau arborant le message « Libérez Mohamed Abbou » en trois langues. La couverture médiatique a par ailleurs aidé le TMG à faire connaître le cas pendant que des efforts de lobbying étaient déployés auprès de représentants politiques officiels, particulièrement lors de rencontres clés de l'ONU.
La campagne a non seulement eu pour résultat de faire de Mohamed Abbou un militant des droits de l'homme connu dans le monde entier, mais a aidé à sensibiliser le grand public au sort des prisonniers politiques en Tunisie.
Lobbying international et sensibilisation
Lobbying direct
Le lobbying direct est devenu un élément clé de la stratégie du TMG. La lettre adressée au Secrétaire général de l'ONU, au gouvernement français et à l'union européenne (UE) réclame qu'un geste soit posé au niveau international. Grâce au lobbying, le Secrétaire général de l'ONU a répondu à l'appel et des rencontres ont eu lieu depuis avec le Rapporteur spécial de l'ONU sur la liberté d'expression, ainsi qu'avec des représentants officiels du gouvernement français.
Déclarations communes
Le TMG émet également des déclarations communes et des appels qui atteignent les réseaux internationaux à travers l'IFEX et les membres individuels du TMG. Ces campagnes chapeautées par le TMG ont mené à la libération du journaliste Slim Boukhdhir et du comédien Hédi Ouled Baballah en 2008, qui avaient été emprisonnés sous de fausses accusations sans lien avec leurs écrits ou leurs déclarations publiques. D'après l’OLPEC, lorsque le TMG a lancé une action commune pour dénoncer le cas de Baballah, les autorités ont pris conscience de l'appui international important dont il bénéficiait et l'ont rapidement remis en liberté.
Instruments de défense des droits de l'homme
Lors de la 8e séance du Conseil des droits de l'homme de l'ONU de Genève en juin 2008, les membres du TMG que sont le PEN International, l'Union international des éditeurs (UIE), et l'Association mondiale des journaux (AMJ) ont fait une présentation orale sur la Tunisie au nom du TMG. Ils ont attiré l'attention de l’auditoire sur l'interdiction de certains livres, l'emprisonnement des dissidents comme Slim Boukhdhir et l'incapacité des médias indépendants à publier librement. Un mois plus tard, M. Boukhdir a été libéré alors qu'il avait purgé huit mois sur une peine d'emprisonnement d'un an. Parmi les organisations internationales qu'il a remerciées d'avoir accéléré sa libération figurent le TMG et ses membres.
Missions d'enquête sur place
Les membres du TMG ont organisé cinq missions d'enquête en Tunisie, en plus d'assurer une présence significative lors du SMSI.
Au cours de ces missions, le TMG a entrepris de dialoguer et de faire du lobbying auprès de plus de 300 individus et plus de 50 organisations et institutions. Parmi ceux-ci figurent des membres du gouvernement et de l'opposition, des représentants publics officiels et des organisations appuyées par le gouvernement, ainsi que des organisations indépendantes de la société civile, défenseurs des droits de l'homme, journalistes, éditeurs, libraires et diffuseurs privés.
Ces émissions ont donné aux membres du TMG l'occasion de faire enquête et d'observer l'état de la liberté d'expression sur le terrain. En rencontrant divers représentants officiels du gouvernement et membres de la société civile, le TMG a réussi à accroître efficacement sa crédibilité et à mettre en valeur ses efforts de revendication au profit de la protection et de la défense de la liberté d'expression dans le pays.
Observer et rapporter
Alors que la communauté internationale commençait à se familiariser avec le travail du TMG, il devenait de plus en plus difficile pour le gouvernement tunisien d’ignorer les résultats dont font état les rapports du TMG, lesquels sont largement diffusés en anglais, en français et en arabe.
« Le gouvernement tunisien sait désormais que le TMG surveille ses gestes et les dénonce auprès de la communauté internationale », affirme Sihem Bensedrine, secrétaire générale de l'OLPEC. « Même si le gouvernement tunisien critique ces rapports, il tient toujours compte de leurs résultats ».
Les membres du TMG observent et documentent également la situation de la liberté d'expression de façon indépendante. Ces organisations publient des alertes et des analyses portant sur certains cas particuliers et enjeux importants par le biais du Réseau d'alertes de l'IFEX. En outre, les preuves de violations des droits de l'homme servent de base aux campagnes du TMG.
Dans un cas particulier, l’Arabic Network for Human Rights Information (ANHRI), membre du TMG, a publié un long rapport sur les journaux égyptiens qui acceptent des publicités payées par le gouvernement tunisien, encourageant les médias indépendants égyptiens à réviser leur façon de couvrir la Tunisie.
Événements de revendication et tournées de conférences
En 2007, le TMG a adopté une nouvelle tactique en permettant à des militants tunisiens des droits de se rendre à Washington pour assister à un forum d'une journée sur les droits de l'homme. Les autorités tunisiennes ont tout de même réussi à museler la dissidence par la force : pendant que six militants participaient à l'événement, d'autres n'ont pas eu la même chance et n’ont pu obtenir la permission de se rendre à l’étranger ; et près du quart des 60 personnes qui ont assisté au forum étaient à l'emploi de l'ambassade tunisienne ou favorables au gouvernement. Malgré cela, les militants qui ont participé à l'événement ont pu rencontrer des membres stratégiques du gouvernement des États-Unis, incluant le Congrès et une variété d'organisations étasuniennes des droits de l'homme.
Une approche similaire a été adoptée en décembre 2008 : le TMG organisait un panel spécial pendant le Forum de la presse arabe indépendante de l’AMJ à Beyrouth pour dénoncer la censure qui étend son emprise et le harcèlement auquel font face les journalistes et les militants de la société civile en Tunisie. Mohamed Abbou et Lotfi Hidouri de l’OLPEC ont été interdits de voyage, Hidouri ayant même été emprisonné. Une fois de plus, une équipe formée d'au moins sept représentants du gouvernement et journalistes a été dépêchée afin de perturber l'événement, révélant une fois de plus la crainte du gouvernement de voir les militants des droits de l'homme s'exprimer à l'extérieur de la Tunisie. Une campagne de diffamation a également été lancée dans les médias d'État contre un défenseur des droits de l'homme tunisien qui s'est exprimé pendant l'événement. Quoi qu'il en soit, les médias libanais et régionaux ont largement couvert la situation des droits de l'homme en Tunisie.
Facteurs expliquant la réussite de la mission
Globalement, la nature collective de la campagne du TMG a contribué à ses nombreuses réussites et a eu un impact perceptible sur les autorités tunisiennes.
Comme le souligne Rohan Jayasekera, « Les partenaires internationaux du TMG ne représentent pas sa seule force, car il faut également tenir compte des groupes régionaux basés en Égypte et au Liban qui militent en faveur du droit de s'exprimer librement. Il est frappant de constater que la liberté d'expression demeure la principale pièce manquante de la Tunisie. Nous enjoignons les journalistes arabes de fournir un appui supplémentaire en vue d'atteindre cet objectif ».
Une grande variété d'initiatives de revendication – incluant les missions, l'observation de procès, la production de rapports exhaustifs, l'envoi de lettres à l'ONU et à l’UE, les actions communes et le lobbying – ont fait du TMG une coalition efficace et a eu pour résultat une plus grande notoriété internationale du TMG et de la situation en Tunisie.
Le fait d’avoir étendu le TMG, une alliance temporaire, pour le transformer en un effort permanent de collaboration dont le but est de revendiquer le droit à la liberté d'expression par le biais de campagnes et d'objectifs à long terme, a largement contribué à sa réussite. Avec le temps, les individus et les groupes impliqués ont renforcé leurs relations de travail en simplifiant le partage des tâches, en évitant la duplication des efforts et en améliorant l’efficacité de leur lobbying.
Or, et surtout, la permanence de la coalition et la diversité de ses membres aide à démentir les revendications du gouvernement tunisien selon lesquelles le TMG manque d'objectivité, ce qui ajoute d’autant plus de crédibilité au message de la coalition sur la scène internationale et qui rend les membres locaux moins vulnérables face à la répression exercée par les autorités tunisiennes.
Pour en savoir plus au sujet du
TMG.
Voici la liste des membres du TMG :
Arabic Network for Human Rights Information, Égypte : www.anhri.net
ARTICLE 19, Royaume-Uni : www.article19.org
Association Mondiale des Journaux et des Éditeurs de Médias d'Information, France: www.wan-ifra.org
Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires : www.amarc.org
Bahrain Center for Human Rights: bahrainrights.org
Cairo Institute for Human Rights Studies, Egypt: www.cihrs.org
Journalistes canadiens pour la liberté d’expression : www.cjfe.org
Cartoonists Rights Network International : www.cartoonistrights.com
Egyptian Organisation for Human Rights : www.eohr.org
Index on Censorship, Royaume-Uni : www.indexonline.org
La Fédération internationale des journalistes : www.ifj.org
La Fédération internationale des associations de bibliothécaires et d’institutions : www.ifla.org/faife
PEN International – Comité des écrivains emprisonnés, Royaume-Uni : www.pen-international.org.uk
International Press Institute, Autriche : www.freemedia.at
L’Union internationale des éditeurs, Suisse: www.internationalpublishers.org
Journaliste en Danger, République démocratique du Congo : www.jed-afrique.org
Maharat Foundation, Liban : www.maharatfoundation.org
Media Institute of Southern Africa, Namibie : www.misa.org
PEN de Norvège : www.norskpen.no
World Press Freedom Committee, États-Unis : www.wpfc.org