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Les médias s'entendent sur des lignes directrices concernant la couverture du crime organisé

Des représentants des médias devant une affiche sur laquelle est écrit « 34 612 morts » lors d’une rencontre tenue le 24 mars à Mexico pour discuter des lignes directrices concernant la couverture de la violence. Le nombre renvoie à ceux qui ont été tués dans des incidents reliés au trafic de drogue depuis que le gouvernement a accentué son offensive contre les cartels en 2006
Des représentants des médias devant une affiche sur laquelle est écrit « 34 612 morts » lors d’une rencontre tenue le 24 mars à Mexico pour discuter des lignes directrices concernant la couverture de la violence. Le nombre renvoie à ceux qui ont été tués dans des incidents reliés au trafic de drogue depuis que le gouvernement a accentué son offensive contre les cartels en 2006

Reuters

Le Centro Nacional de Comunicación Social (CENCOS) et le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) rapportent que, quelques heures à peine avant que deux journalistes ne soient trouvés morts la semaine dernière à Monterrey, une ville infestée par la drogue, près de cinquante des plus importants organes de presse du Mexique s'étaient entendus sur un code de conduite en matière de couverture de la violence reliée à la drogue et au crime organisé.

L'entente pour la couverture des nouvelles concernant la violence qui est volontaire et auto-réglementée, ratifiée par 46 groupes de médias - qui possèdent en tout plus de 700 réseaux de télévision, de stations de radio et de journaux - est la première du genre au Mexique.

L'entente vise à empêcher la presse de glorifier les trafiquants de drogue - c.-à-d. de faire que leurs dirigeants passent pour des « victimes ou des héros » - ou de publier la propagande des cartels.

L'entente stipule en outre que la violence criminelle doit être couverte d'une manière mesurée, en la replaçant dans le contexte de la violence ailleurs.

Les signataires ont également promis des actions conjointes afin de protéger les journalistes, dont au moins une vingtaine ont été tués depuis 2006. Parmi les mesures recommandées aux journalistes il y a celles de ne pas recourir à des manchettes pour des articles sur le crime organisé ou de ne pas assurer la couverture en direct dans les zones les plus violentes, et celle de couvrir les sujets conjointement avec d'autres médias.

L'entente se porte à la défense du droit des médias de critiquer la politique et les actions du gouvernement mexicain dans la guerre de la drogue.

Reporters sans frontières (RSF), qui avait été invité à ratifier l'entente, a refusé. « Tout d'abord, en tant qu'organisation qui se consacre à la liberté d'expression, il nous semble problématique d'appuyer un texte qui dit ce qui doit et ce qui ne doit pas être publié », a déclaré Benoît Hervieu de RSF.

L'entente ne requiert pas un engagement véritable de la part des autorités de faire enquête sur les attaques et les meurtres commis contre les journalistes, dit RSF, une opinion qui trouve un écho au Centro de Periodismo y Etica Publica (CEPET). L'entente ne reconnaît pas non plus que les officiels sont parfois les complices des attaques, disent les groupes.

RSF se dit également préoccupé par l'article de l'accord qui indique que « lorsqu'il prend des mesures dans les limites de la légalité, le gouvernement doit établir clairement que la violence est causée par les groupes criminels ».

« Les opérations de l'armée et de la police sont légales, mais elles n'empêchent pas les actes de répression des autorités contre les médias et les journalistes - et contre les médias communautaires en particulier, qui demeurent criminalisés même lorsqu'ils ont un permis », a dit Hervieu.

Le CENCOS rapporte que certains journalistes ont qualifié l'entente de stratégie du gouvernement fédéral soutenue par le « duopole de la télévision » composé de Televisa et de TV Azteca, afin de tenter d'unifier l'information sur la guerre de la drogue. D'après les reportages locaux, l'entente résulte d'une demande du Président Felipe Calderón aux propriétaires des médias qu'ils prennent part à la guerre du gouvernement contre la drogue.

Le CENCOS a ouvert ses pages web au débat, allant même jusqu'à publier un éditorial du quotidien « El Diario de Juárez » qui expliquait pourquoi le journal, dont « la réalité n'est pas la même que celle des autres villes du Mexique », ne pouvait pas consentir à une façon standardisée de rapporter la nouvelle. Lire ici. Certains grands journaux - dont « Reforma », « La Jornada » et « Proceso » - n'ont pas ratifié l'entente non plus.

D'autres font valoir que l'entente soulève d'importantes questions, quels qu'en soient les écueils. Carlos Lauría du CPJ a déclaré à l'AP que si l'entente suscitait un débat, c'était une conséquence positive.

« Nous ne saurions avoir une situation pire que celle que nous avons aujourd'hui », a déclaré Lauría, qui se reportait aux menaces, à la violence et aux attaques des gangs de la drogue qui ont conduit certains journaux du nord du Mexique à cesser de publier des articles sur les guerres internes des gangs de la drogue.

Le CPJ attire l'attention sur la réalisation immense qui consiste à avoir des organes d'information à tous les niveaux qui joignent leurs forces pour offrir une réponse concertée, qu'il qualifie de « percée nationale susceptible d'établir des normes professionnelles pour l'avenir ».

Jusqu'à quel point cette entente sera-t-elle efficace dans le combat contre la violence, cela reste à voir. « Les cartels du crime organisé sont tellement puissants dans bien des coins du pays qu'ils pourraient bien bloquer certains des éléments les plus importants de l'entente en faisant appel aux mêmes procédés d'intimidation qu'ils emploient déjà pour contrôler une bonne partie de la presse », dit le CPJ.

Placer un crime dans son contexte constitue « exactement l'information que les cartels du crime organisé ne veulent pas que le public sache… Il est très difficile de croire que la signature de l'entente créera ce contexte. Les résultats seront tout simplement trop meurtriers », de dire le CPJ.

L'entente a été adoptée le 25 mars, soit quelques heures à peine avant qu'un photographe et un animateur de la télévision ne soient trouvés assassinés dans la ville septentrionale de Monterrey, indiquent le CPJ et RSF.

Luis Emanuel Ruiz Carrillo, photographe au quotidien de Monclova « La Prensa », a été enlevé et tué, en même temps que José Luis Cerda Meléndez, animateur d'une émission de variétés de Televisa-Monterrey, et son cousin, Juan Gómez Meléndez. Sur un mur à proximité du cadavre de Cerda, on a trouvé un message graffiti faisant allusion à un important cartel de la drogue : « Cessez de coopérer avec les Zetas ».

Ruiz s'était rendu à Monterrey pour un reportage sur Cerda, qui à une certaine époque avait été toxicomane et avait agi comme homme de main. Cerda était cependant devenu une personnalité populaire de la télévision, rapporte le CPJ.

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