27 janvier 2010
La Fondation de la presse du Pakistan impose sa stratégie de radio communautaire rurale
La PPF s'adresse à des journalistes dans la province d'Azad Kashmir, devant son club de presse, détruit lors du tremblement de terre de 2005.
PPF
Lorsqu'un puissant tremblement de terre a secoué le Pakistan en octobre 2005, tuant 73 000 personnes, plusieurs émetteurs de télévision et de radio appartenant à l'État, situés dans différentes parties de la Province de la frontière du Nord-Ouest et de la région de l’Azad Jammu-et-Cachemire (AJK), administrées par le Pakistan, se sont effondrés. Une panne des communications a suivi. Le gouvernement pakistanais, craignant une dégradation de la situation dans cette région de volatilité politique, y avait préalablement interdit les technologies de téléphonie cellulaire et la radio privée. La situation, déjà désastreuse, n’a fait qu’empirer : les citoyens de la région étaient incapables de communiquer efficacement entre eux et avec le monde extérieur.
Au lendemain de cette tragédie, la Fondation de la presse du Pakistan (Pakistan Press Foundation, PPF), un membre de l'IFEX, a mobilisé les ressources et les efforts de plaidoyer de plusieurs organisations de presse afin d'assurer la libre circulation de l'information dans la zone de crise. Or ce n'était qu'un début. Le tremblement de terre a déclenché une transformation majeure de l'environnement médiatique du Pakistan, donnant lieu à une amélioration de la situation de la liberté d'expression dans ce pays.
Plusieurs jours après le séisme, la PPF a effectué deux missions dans la région en crise afin de constater ses effets sur les clubs de presse et les syndicats de journalistes. Sur la base de ces missions, la PPF a découvert que le signal transmis par les stations de radio FM à partir des centres urbains n’atteignait pas toutes les petites communautés éloignées. De surcroît, les bulletins d'information de Radio Pakistan, la radio d’État, déformaient la réalité par le biais de faux reportages annonçant de bonnes nouvelles.
En guise de suivi, la PPF a rencontré des chefs politiques et du gouvernement pour leur demander la permission d’établir des stations de radio FM afin de transmettre à la population des informations humanitaires vitales. « L'ampleur de la tragédie a marqué le début d’une période de grande transformation, pendant laquelle les autorités étaient à l'écoute », déclare Owais Aslam Ali, secrétaire général de la PPF. L'État a accepté d'émettre des licences de radio FM privées de deux ans, et plusieurs organisations, dont une université, se sont ainsi regroupées afin de mettre sur pied des studios.
Il s'agissait d'une réalisation majeure, puisque l'accès à la radio privée avait jusqu'alors été interdit dans la région. En 2002, la PPF et d'autres organisations de la société civile ont réussi, grâce à leurs efforts de lobbying, à obtenir des licences de radio privées dans d'autres régions du Pakistan, mais l’AJK a été exclue en raison de la grande volatilité politique qui, d’après les autorités, caractérisait cette zone.
Dès la fin du tremblement de terre, la PPF a lancé une stratégie à plusieurs facettes destinée à étendre la liberté d'expression et l'accès à l'information à l’ensemble du Pakistan. Cette stratégie mise sur la création d'un solide réseau radiophonique communautaire orienté vers les collectivités rurales, et dont l’objectif consiste à renforcer les capacités de ces dernières, à offrir de la formation à leurs membres et à plaider en leur nom. En conséquence, la radio locale est en plein essor et facilite l'accès à l'information pour les populations des régions rurales, un effet dont les répercussions se font déjà sentir sur les fronts de la lutte contre la pauvreté, la violence faite aux femmes et les voix extrémistes.
Renforcer les capacités des médiasLa PPF, basée à Karachi, poursuit des activités de renforcement des capacités des médias depuis 41 ans. À l'époque du tremblement de terre de 2005, des hommes et des femmes dont les antécédents journalistiques étaient limités, voire inexistants, ont été rassemblés par la PPF afin de recevoir une formation axée sur l’écriture et la réalisation de reportages pour la radio, dispensée par des membres de clubs de presse et d’autre médias.
Internews Pakistan et Intermedia ont offert et distribué de l'équipement radiophonique. Des studios de radio ont été construits dans des conteneurs installés parmi les restes de bâtiments écroulés. En très peu de temps, un tout nouveau secteur a vu le jour. Cette nouvelle infrastructure a servi à diffuser des informations entre les différentes organisations non-gouvernementales, à informer la population sur les précautions à prendre en matière de santé et de sécurité, à lui indiquer où se rendre pour obtenir de l'aide et quelles routes sont sécuritaires, à lire le nom des personnes manquantes et à aider les familles à se réunir. D’après Ali, « les stations de radio ont joué un rôle crucial dans la gestion de ce désastre ».
Plus tard, au cours de la phase pilote du projet, qui a débuté en 2007, la PPF a coordonné le partage d'informations entre les stations de radio et les clubs de presse au moment des élections de février 2008. Pour la première fois, les stations de radio des petites villes et villages étaient en mesure de diffuser la couverture en direct d'un événement national. Les clubs de presse, seuls lieux de rencontre et de discussion offerts aux journalistes, ont largement contribué au développement des médias en zone rurale.
Par ailleurs, l'environnement médiatique du Pakistan est essentiellement urbain et ne répond pas aux besoins des auditeurs ruraux. La PPF travaille à combler cette lacune. Le groupe a conclu une entente avec Pakistan Press International (PPI), l'agence de presse indépendante pakistanaise, afin de publier dix bulletins de nouvelles par jour. Ces bulletins sont relayés par 29 stations de radio dans tout le pays, fournissant ainsi des informations radiophoniques de qualité aux petites stations de radio indépendantes, lesquelles n'ont pas les moyens de produire leurs propres reportages. Pour le projet radio, la participation de PPI signifie un accès à une agence de transmission et à des correspondants sur place dans les différentes régions du pays.
Établir le réseau et accroître les efforts de plaidoyerDans le cadre de sa stratégie de réseau radiophonique communautaire, la PPF a lancé le projet d'établir des studios de radio dans 12 clubs de presse. La PPF organise des ateliers de formation et produit des guides à l'intention des professionnels de la radio communautaire afin de les aider à mettre leurs compétences au service des stations de radio dans leurs propres collectivités. Il est à souhaiter que ces 12 studios soient convertis en studios pour radios communautaires, une fois les licences nécessaires délivrées par la Pakistan Electronic Media Regulatory Authority (PEMRA, l’autorité réglementaire pakistanaise responsable des médias électroniques).
Parmi les autres éléments essentiels de la stratégie, qu’il faudra défendre auprès de la PEMRA, il y a l'attribution de licences à de nouvelles stations de radio communautaires et la permission d'installer des antennes. La PPF prévoit que le professionnalisme grandissant des stations émergentes, ainsi que les capacités manifestes dont elles disposent, convaincront les autorités de leur accorder la permission de diffuser.
Pour plaider plus efficacement, la PPF prévoit unir ses forces à celles des clubs de presse et des stations de radio FM afin d'intéresser la PEMRA à élaborer une politique favorisant la croissance rapide de la radio communautaire au Pakistan. Dans le cadre de son initiative de radio rurale, la PPF prévoit des rencontres avec les autorités réglementaires et les responsables de l’élaboration de politiques, en vue d’enclencher une réforme au sein de la PEMRA.
Un changement a lieuLes efforts de réhabilitation des médias qui ont suivi le tremblement de terre de 2005 ont déclenché des transformations dans le paysage social et culturel du Pakistan. Même si la zone touchée par la secousse sismique est située dans une région conservatrice du pays, où les médias sont dominés par des hommes (comme c'est le cas partout au Pakistan), la situation était si difficile que de nombreuses femmes se sont impliquées et ont œuvré dans les studios de radio. Depuis la crise, certaines femmes poursuivent leur travail radiophonique, alors que d'autres se sont retirées en raison des menaces proférées par les extrémistes. Cependant, quelques studios se disent optimistes quant aux chances d’entendre des voix féminines sur les ondes, une fois atténuée la réaction des extrémistes.
La décision du gouvernement de ne pas autoriser de radio indépendante de l'État en AJK s'explique par sa perception selon laquelle la radio communautaire ne peut être contrôlée et qu'elle est vulnérable à l'influence d'extrémistes. Or, les talibans et autres militants ont lancé, sans licence, des stations de radio pirates dans les régions tribales semi-autonomes afin de diffuser leur message.
L’argument de la PPF est que la radio communautaire permettrait d'entendre des voix diverses et limiterait l'influence des extrémistes. « Il s'agit d’accorder aux différentes communautés le droit d'exprimer leurs inquiétudes », déclare Ali. La réussite des radios mises sur pied au lendemain du séisme montre au gouvernement qu'un plus grand nombre de stations de radio ne signifie pas automatiquement une emprise plus forte de la part des insurgés.
En fait, c'est plutôt l'inverse qui se produit. « Plus les voix entendues sont nombreuses, plus la situation se stabilise », remarque Ali.
Par leur immédiateté, la radio et de la télévision privées ont eu un impact énorme sur la liberté d'expression au Cachemire, selon Ali. Le nombre de voix qui émergent de la sphère publique est proprement « stupéfiant ». On interviewe des membres de différents groupes politiques et communautaires ; leurs idées sont entendues directement par les auditeurs. D'après Ali, « quand des individus dépeints comme méchants se présentent et expliquent leur cause sur les ondes, les auditeurs réalisent qu’ils n'ont pas nécessairement affaire à des extrémistes, contrairement à ce qu'ils croyaient. »
Par ses contacts avec des dizaines de stations de radio établies dans les régions rurales et les petites villes, la PPF a réalisé que les studios sont « profondément intéressés à défendre les enjeux qui comptent le plus aux yeux de la population » en diffusant davantage d'émissions d'actualité. « À notre grand plaisir, nous avons découvert que ces émissions sont les plus écoutées », déclare Ali. « Il y a dans ces régions un grand appétit pour des informations sur l’actualité et les affaires courantes. »