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Les gains de la transparence et les craintes de la législation en Afrique du Sud, les remous de Cambridge Analytica et les projets d'une commission sur le « discours de haine »

Ce fut un mois plein d'évènements sur le continent avec l'approbation d'un amendement en Afrique du Sud réglementant le contenu en ligne et l'examen d'un projet de loi visant à restreindre la liberté d'expression et des médias, une propension inquiétante à des attaques contre des journalistes par les fidèles d'un parti politique, l'expulsion de Mauritanie d'un photographe de presse, et les tentacules de propagation du scandale Cambridge Analytica en Afrique.

Johannesburg, Afrique du Sud, le 14 février 2018. Une voiture de patrouille des Hawks, la Direction des enquêtes criminelles prioritaires, en stationnement devant l'enceinte d'une famille d'hommes d'affaires controversée
Johannesburg, Afrique du Sud, le 14 février 2018. Une voiture de patrouille des Hawks, la Direction des enquêtes criminelles prioritaires, en stationnement devant l'enceinte d'une famille d'hommes d'affaires controversée

WIKUS DE WET/AFP/Getty Images


Pleins feux sur l'Afrique du Sud

Le tour d'horizon de ce mois commence avec un coup de projecteur sur l'Afrique du Sud, mieux connue comme la nation arc-en-ciel de l'Afrique, avec une démocratie florissante et une constitution forte. Cette image a été légèrement écorchée par l'adoption de lois restrictives et l’invasion la maison d'un journaliste d'investigation.

Le premier rétropédalage a eu lieu vers fin février lorsque des tweets frénétiques ont été envoyés, alors que Les Hawks - l'unité sud-africaine des crimes spéciaux créée en 2008 pour enquêter sur le crime organisé, la corruption et les crimes économiques - ont envahi le domicile du journaliste d'investigation et écrivain Jacques Pauw.

Face aux risques d'être poursuivi pour le contenu pour son livre provocateur, The President's Keeper (Le conservateur du président), qui détaille les réseaux de pouvoir prétendument corrompus et compromis dans le gouvernement de l'ancien président Jacob Zuma, Pauw a exprimé sa surprise d'avoir été perquisitionné un an après la sortie de son livre.

Le Forum national des rédacteurs sud-africains (SANEF) a immédiatement condamné la perquisition conduite par les Hawks pour des prétendus « dossiers secrets de sécurité d'Etat dans le cadre de leur enquête », la qualifiant de menace à la liberté des médias, et spéculant « que des éléments malhonnêtes dans les agences de sécurité de l'Etat se débattent à présent pour intimider et harceler les journalistes ».

Des inquiétudes ont été soulevées par différentes organisations selon lesquelles les autorités étaient revenues à une législation désuète pour mener à bien leur raid, et que les Hawks étaient préoccupés par l'intimidation de Pauw pour sa dénonciation de la corruption au lieu d'enquêter sur les personnes ayant des positions de pouvoir.

À peine une semaine après le début du mois de mars, le Parlement sud-africain a approuvé un projet d’amendement à la Loi sur les films et les publications malgré les inquiétudes exprimées par les parties prenantes de l'industrie et le public du fait qu'il pourrait être utilisé à des fins de censure du contenu en ligne.

L'amendement, plus communément dite « projet de loi sur la censure d'Internet », donnera au Conseil des films et des publications le mandat d'examiner et d'ordonner la censure du matériel en ligne, y compris le contenu généré par les utilisateurs sur les plateformes de médias sociaux. Il reclassera également les plateformes en ligne comme YouTube et Netflix en tant que « distributeurs de contenu » et les obligera à payer des frais annuels. Il permet également le blocage éventuel des distributeurs en ligne récalcitrants au niveau du fournisseur d'accès Internet.

Alors que le Parlement discutait du projet de loi sur la Protection des infrastructures critiques, qui sensée remplacer les controversés points clés de cette Loi, Radio 702.5 publiait un article en ligne sur les dangers soulevés par l'unité de journalisme d'investigation amaBhungane autour des clauses discutables.

L'une des clauses litigieuses du projet de loi impose des sanctions pénales excessives aux journalistes et au public qui veulent photographier les endroits stratégiques nationaux - actuellement il y en a plus de 200 à travers le pays - où l'accès du public est restreint ou soumis à la corruption. En plus de cela, le projet de loi restreint et criminalise les manifestations et autres activités aux endroits stratégiques nationaux.

Sur une note plus festive, Anton Harber, ancien rédacteur en chef et actuellement professeur assistant de journalisme à l'Université de Witwatersrand, a ajouté une couche dans le jar de l'espoir avec ses éloges et perspectives sur la contribution des journalistes et du journalisme d'investigation dans « l'obligation de la redevabilité et de la transparence dans le chef de l'état ».

Prenant la parole à la cérémonie de remise des prix Taco Kuiper du journalisme d'investigation, il a félicité les médias: « Nous avons beaucoup à célébrer et à honorer cette année, car je ne connais que quelques cas dans l'histoire d'un pays où les journalistes ont joué un rôle aussi clair et crucial en ramenant un pays du bord du gouffre. Les journalistes n'étaient pas seuls, ils travaillent côte à côte avec la société civile et le pouvoir judiciaire en particulier, mais il n'a jamais été aussi clair combien une presse libre, des journalistes d'investigation compétents et le soutien de rédacteurs en chef courageux sont importants pour notre démocratie, pour notre économie et pour les gens qui y vivent.

« Ces dernières années, il nous a semblé que nous étions confrontés à une culture imperméable de l'impunité du fait que de nombreuses institutions étatiques de redevabilité ont échoué et que la corruption a semblé saper notre démocratie et détruire notre économie. Mais les journalistes d'investigation ont travaillé dur, rassemblant les éléments de ce qui est devenu une histoire remarquable qui montrait non seulement la corruption mais aussi une tentative systématique de contrôler les mécanismes de l'Etat à des fins personnelles, ce qui, plus tard, est connu comme étant la confiscation de l’Etat, » a-t-il ajouté.


Le scandale Cambridge Analytica fait des vagues

Plusieurs jours après que le scandale Cambridge Analytica ait fait la une sur le plan international, des tweets circulaient sur le continent africain avec des liens vers des articles sur l'implication du cabinet d'analyse de données dans les campagnes électorales au Nigeria et au Kenya.

La révélation de The Guardian était centrée sur l'implication de Cambridge Analytica dans les élections nigériane au début de 2015. Selon l'article, la firme d'analyse de données aurait été embauchée par un milliardaire nigérian, pour un montant estimé à 2 millions de livres sterling, pour soutenir la réélection de Goodluck Jonathan. « Le rôle de Cambridge Analytica était d'orchestrer une campagne féroce contre son rival, le leader de l'opposition Muhammadu Buhari. Jonathan a perdu face à Buhari dans la course présidentielle. Il n'y a pas eu d'insinuation quant à l'implication de Jonathan dans cette opération clandestine ».

La publication continentale Quartz Africa a souligné le rôle de Cambridge Analytica dans la campagne électorale kenyane principalement en termes de désinformation pour influencer l'opinion publique, en produisant de fausses informations et en attaquant les publicités des candidats de l'opposition. Facebook et sa plateforme WhatsApp ont été les principaux vecteurs de ces faux récits, forçant le géant de la technologie à placer des publicités dans les journaux locaux et à déployer un outil éducatif fournissant des conseils pour repérer les faux articles.

Cependant, un rapport de Privacy International (PI) souligne que de nombreux Kenyans ont supposé que Cambridge Analytica était responsable de la création de deux sites Web - The Real Raila (le véritable Raila), une campagne d'attaques virulentes contre le favori présidentiel Raila Odinga, et Uhuru for Us, un site mettant en évidence les réalisations du président Uhuru Kenyatta - était inexacte. PI a révélé que les deux campagnes en ligne « ont été créées par Harris Media LLC, une société américaine de médias numériques d'extrême droite, pour le compte de la campagne pour la réélection du président Kenyatta ».


Solidarité en pleines attaques contre les médias

La tendance des officiels des partis politiques d'attaquer verbalement et physiquement les journalistes a été souvent soulignée sur les plateformes de médias sociaux.

Deux membres d'un parti d'opposition au Zimbabwe ont fait irruption dans les locaux de TellZim, une maison de presse basée à Masvingo, ont insulté et menacé verbalement les journalistes et le personnel présent dans le bureau. Les deux agresseurs réagissaient à un article publié par TellZim News qui rapportait que leur parti aurait planifié de remplacer tous les conseillers élus de leurs régions par de nouveaux. Les membres du parti visiblement fâchés ont accusé la publication d'avoir un parti-pris et ont mis en garde TellZim News contre la publication d'articles qui présentent leur parti - le MDC-T - sous un mauvais jour.

Dans un autre incident, dans une autre partie du pays, des journalistes travaillant pour les médias d'Etat sont sortis d'une réunion du parti au pouvoir après que le président provincial du parti a demandé aux journalistes des médias privés de quitter la réunion.

En Afrique du Sud voisine, le vice-président des combattants de la liberté économique, Floyd Shivambu, s'est excusé pour ses attaques contre le journaliste Adrian de Kock à l'extérieur du Parlement. Shivambu a été filmé avec sa main autour de la gorge du journaliste de Netwerk24. Dans sa déclaration, Shivambu a reconnu que la « bousculade » a effectivement eu lieu, mais a déclaré qu'il « n'a jamais été question d'une agression contre le journaliste ou la liberté des médias » et qu'il regrettait « l'incident et pense qu'il aurait dû être réglé différemment ».


Combattre les coupures d'Internet et les fermetures de radios pour des raisons politiques

En RDC, les organisations non gouvernementales, frustrées par les interruptions intermittentes d'Internet, ont mis au point des tactiques fortes et innovantes pour faire pression sur les fournisseurs de services Internet afin qu'ils s'attaquent à la coupure habituelle des services Internet qu'ils jugent politiquement motivée. Les ONG ont planifié une série de soumissions, en commençant par un rapport à l'ombudsman des entreprises et au tribunal d’instance, pour des investigations et actions supplémentaires; déposer une plainte auprès d'un tribunal de commerce congolais pour obtenir réparation des préjudices subis et soumettre une complainte devant le Point de contact national (PCN) de l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) dans les pays d'origine des multinationales - France pour Orange, Royaume-Uni et Afrique du Sud pour Vodacom et Inde pour Airtel.

De même, les radiodiffuseurs sur le continent font face à la menace constante d'être fermés ou suspendus, et ce mois-ci les stations de radio au Soudan du Sud et en RDC ont été touchées. Dix membres de l'Agence nationale de renseignement (ANR) en République démocratique du Congo ont pris d'assaut le siège d'une chaîne de télévision, Radio Télévision Vision Grands Lacs (RTVGL), une chaîne de TV basée à Bukavu, dans la province du Sud-Kivu à l'est et ont coupé le signal de son émetteur.

Plus tôt en mars, l'Autorité de régulation des médias du Soudan du Sud (SSMRA) a ordonné à une radio soutenue par l'ONU, Radio Miraya, de suspendre ses activités, invoquant le manque de licence de diffusion. Dans une lettre adressée à l'Autorité nationale de communication du Soudan du Sud, la SSMRA lui a ordonné de « retirer la fréquence 101 FM » attribuée à Radio Miraya pour son « non-respect persistant et refus de la régulation ».


Nigeria: projet des lois sur le discours de haine et menaces à la protection des sources

Préoccupé par l'augmentation de la violence dans le pays, le Sénat nigérian a présenté un projet de loi visant à institué une « Commission nationale indépendante pour les discours de haine », pour faire respecter les lois sur les discours de haine. Pour des infractions telles que le harcèlement fondé sur l'origine ethnique ou l'outrage racial, l'auteur sera condamné à « une peine d'emprisonnement d'au moins cinq ans ou à une amende d'au moins 10 millions de ₦ ou encore les deux ».

Le projet de loi comprend également une clause de mauvais augure qui établit la peine de mort pour discours de haine si celui-ci a conduit à la mort d'une personne.

Toujours vers la fin du mois de février, Tony Ezimakor, chef du bureau d'Abuja du quotidien privé Daily Newspaper, a été arrêté par le Département des services de l'Etat (DSS) du Nigeria pendant plusieurs jours. Pendant sa détention, il a été poussé sans relâche à révéler la source de son histoire concernant les paiements de rançons effectués pour obtenir la libération des écolières détenues en otage par Boko Haram. Il a été libéré sans condition le 6 mars à 22h30, heure locale.


Appels à la réforme des médias au Zimbabwe

Le Zimbabwe se prépare pour les élections de cette année. Même si le nouveau président n'a pas fixé de date, le chapitre zimbabwéen de l'Institut des médias d'Afrique australe a écrit à la Communauté de développement de l'Afrique australe pour souligner l'absence de progrès dans la réforme des médias. La mise en œuvre des réformes des médias a été recommandée par la Mission d'observation des élections de l'Union africaine (AUEOM) peu après les élections de 2013.

Au moment où la lettre a été envoyée à la SADC, le Conseil consultatif électoral de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SEAC) était dans le pays, rencontrant des organisations de la société civile pour examiner l'environnement médiatique dans la perspective des élections.


Focus sur le genre

En conclusion de ce tour d'horizon du mois de mars, il convient de mettre en exergue deux femmes exceptionnelles sur le continent, présentées de manière appropriée par IFEX sur sa page des Visages de la libre expression pendant la semaine des célébrations de la Journée internationale de la femme: Fatou Jagne-Senghor et Gwen Lister.

Senghor est une ardente défenseure des droits humains, de la liberté d'expression et de la liberté des médias à travers le continent africain depuis deux décennies, et a fait pression pour des réformes politiques dans des assises internationale. Les contributions de Jagne Senghor à l'expansion des espaces de la liberté d'expression et de la liberté des médias ont provoqué des transformations à travers le continent africain.

La journaliste primée Gwen Lister a survécu aux menaces, aux agressions, aux arrestations et à plusieurs tentatives d'assassinat, mais n'a jamais reculé de dire la vérité au pouvoir. Elle est également reconnue pour son activisme anti-apartheid, sa coprésidence de la conférence de 1991 parrainée par l'ONU laquelle a rédigé la Déclaration de Windhoek, cofondatrice de l'Institut des médias pour l'Afrique australe et ancienne rédactrice en chef (et fondatrice) du journal indépendant ayant pignon sur rue, The Namibian.


En bref:

Au Soudan, le rédacteur en chef Ashram Abdelaziz et le journaliste Hassan Warag du quotidien indépendant Al-Jareeda ont été condamnés pour diffamation par la Cour de presse et des publications de Khartoum et emprisonnés lorsqu'ils ont refusé de payer l'amende facultative.

Les autorités mauritaniennes ont arrêté et expulsé le photographe de presse indépendant Seif Kousmate au début de ce mois, affirmant qu'il était un terroriste présumé. Ils ont également parlé de « son activisme en faveur de la cause des descendants d'esclaves ».

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Ban lifted on Kenyan film. Rafiki is the love story between two women that challenges stereotypes at home and abroa… https://t.co/S5Rxtiscog