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Avant les élections algériennes, des journalistes locaux et internationaux affrontent des restrictions

Abdelmalek Sellal, le directeur de la campagne présidentielle du président actuel et candidat Abdelaziz Bouteflika fait un discours pendant un rassemblement le 12 avril 2014
Abdelmalek Sellal, le directeur de la campagne présidentielle du président actuel et candidat Abdelaziz Bouteflika fait un discours pendant un rassemblement le 12 avril 2014

REUTERS/Louafi Larbi

A l'approche de l'élection présidentielle algérienne du 17 avril, Reporters sans frontières exhorte les autorités à laisser les journalistes algériens et étrangers exercer librement leur activité d'information du public.

“Nous avons recensé un certain nombre d'interpellations de journalistes en marge des manifestations organisées en protestation à l'annonce de la volonté d'Abdelaziz Bouteflika de briguer un quatrième mandat, ce qui n'augure rien de bon quant à la capacité des journalistes algériens à couvrir cette élection sans entrave”, déplore Lucie Morillon, directrice de la recherche de Reporters sans frontières. “Quant aux journalistes étrangers, nombre d'entre eux se sont vus délivrés des visas sur le tard, accompagnés de restrictions drastiques. Or la presse internationale indépendante a un rôle important à jouer dans le contexte d'un paysage médiatique algérien marqué par un manque flagrant de pluralisme et un niveau élevé d'auto-censure”, ajoute-t-elle.

Parcours semé d'embûches pour les journalistes étrangers

Les autorités algériennes ont accru leur contrôle sur les demandes de visas des journalistes étrangers. Les délais d'obtention sont normalement de deux semaines, mais en cette période d'élections présidentielles, ils ont trainé en longueur. Au bout de plusieurs semaines d'attente, et à quelques jours du scrutin, des journalistes des médias français L'Express, Le Point, et le Journal du Dimanche (JDD), Le Monde, BFMTV, du quotidien allemand FAZ et de la ZDF German Television, ou les journalistes espagnols de l'Agence EFE et du quotidien Diario El Mundo, ont enfin reçu le précieux sésame.

Ces journalistes vont certes pouvoir couvrir le scrutin lui-même mais ils ont de fait été empêchés d'effectuer un travail d'investigation et d'information en amont de ce rendez-vous crucial de la vie politique algérienne, marqué par des contestations de la candidature du président Abdelaziz Bouteflika et par ses ennuis de santé qui l'ont empêché de mener lui-même sa campagne présidentielle. Plusieurs rédactions ont signalé à Reporters sans frontières que le retard de visas les a contraints à annuler certains sujets ou reportages sur la campagne.

Les visas délivrés sont soumis à des restrictions géographiques, éditoriales et temporelles. Les journalistes doivent obtenir des autorisations spéciales pour se rendre dans telle ou telle région. Des documents distribués par le ministère de l'Information aux journalistes étrangers présents sur place leur donnent pour consigne de ne parler que du scrutin. Les visas expirent le 20 avril, trois jours seulement après le premier tour de l'élection, ce qui laisse à penser soit que les autorités excluent d'emblée un deuxième tour, soit qu'elles entendent soumettre alors les journalistes à une nouvelle salve de demande de visas et d'autorisations.

Des manifestations pré-électorales difficiles à couvrir

Plusieurs journalistes ont été interpellés lors de la couverture de ces manifestations ou sont victimes de pression pour les avoir traitées.

Le 1er mars dernier, une manifestation a été organisée devant la faculté Benyoucef-Benkhedda à Alger. La journaliste d'Echorouk TV, Zineb Benzita avait indiqué avoir été embarquée par la police avec plusieurs autres journalistes. “Alors que je ne participais pas à la manifestation. J'étais sur les lieux dans le cadre de mon travail”, précise-t-elle. Hacen Ouali, journaliste politique du quotidien El Watan a été interpellé, le 6 mars, avec d'autres journalistes alors qu'il tentait de couvrir la manifestation du mouvement “Barakat”. “On leur montrait nos cartes de presse, mais ils s'en foutaient. Ils ont embarqué tout le monde et on a passé toute la journée dans un commissariat de police”, raconte Hacen Ouali à RFI. “Les policiers étaient visiblement missionnés pour embarquer tout le monde. C'est vrai que nous ne sommes pas la Tunisie de Ben Ali, mais le métier de journaliste en Algérie s'exerce dans des conditions extrêmement difficiles”, déplore-t-il.

Djamel Ghanem, caricaturiste au quotidien La Voix de l'Oranie, a été accusé d' “outrage au président de la République” pour une caricature non-signée, jamais été publiée, qui faisait allusion à un 4e mandat de M. Bouteflika. Le caricaturiste, qui encourait une peine de 18 mois de prison ferme ainsi que 30 000 DA (environ 380 dollars) d'amende, a été relaxé le 11 mars dernier par le tribunal d'Oran. Cependant le parquet a fait appel de cette décision. Craignant pour sa sécurité, Djamel Ghanem s'est résolu à quitter l'Algérie et à demander l'asile à la France.

Meziane Abane, journaliste à Al-Watan Week-end et membre actif du mouvement “Barakat”, a été arrêté le 17 mars dernier alors qu'il se trouvait dans sa chambre d'hôtel à Batna (500 km à l'est d'Alger). Il a été relâché le lendemain après avoir été présenté au juge d'instruction.

La chaîne privée Al-Atlas TV, lancée en 2013, a fait l'objet d'une perquisition les 11 et 12 mars dernier. Des gendarmes en civil munis d'un mandat de perquisition ont pénétré au siège de la chaîne le 11 mars vers 16 heures. Vers 20 heures, la gendarmerie est intervenue, sans mandat de perquisition, dans les studios situés à 25 km d'Alger. Des scellés ont été placés par les forces de l'ordre. Elle a été forcée de suspendre ses activités et a été interdite d'antenne le 12 mars 2014. D'après le directeur de la chaîne, Al-Atlas TV est visée par les autorités en raison de sa ligne éditoriale critique à l'encontre du gouvernement actuel, et plus précisément sa couverture des manifestations d'opposants à un quatrième mandat de Bouteflika pour l'élection présidentielle du 17 avril prochain. Aux termes de la législation en vigueur, seuls les médias publics bénéficient d'une licence de diffusion sans restriction.

Depuis l'interdiction d'Al-Atlas TV, la campagne électorale est donc couverte par les quatre chaînes d'État, et certaines chaînes de droit étranger à la solde des services. Car le paysage médiatique algérien est marqué par un manque flagrant de pluralisme.

Manque de pluralisme et cadre légal liberticide

Malgré les déclarations des autorités lors de l'élaboration de la loi n°12-05 relative à l'information, la liberté d'expression et le droit à l'information ne sont pas suffisamment garantis. De nombreuses dispositions entravent de façon disproportionnée la liberté d'information comme notamment l'article 112 relatif au droit de réponse de “toute personne physique ou morale” pour les “articles portant atteinte aux valeurs nationales et à l'intérêt national”, l'article 123 sur “l'outrage aux chefs d'État étrangers”, ou encore l'article 119 relatif à la “publication de document portant atteinte au secret de l'enquête”.

Certes, la loi n° 11-14 du 2 août 2011 a modifié les articles 144 bis et 146 du code pénal et dépénalisé la diffamation à l'égard des agents publics. De la même manière, en janvier 2012, un nouveau code de la presse est entré en vigueur, a abrogé les peines de prison pour les délits de presse. Cette avancée législative aurait pu mettre fin à la menace que constituaient jusqu'à lors les articles 144 bis, 146, 77 à 99 du code pénal. Mais le montant des amendes est disproportionné et les articles 296 et 298 du code pénal maintiennent les peines de prison pour la diffamation envers les particuliers. S'il arrive que les procédures judiciaires engagées contre des journalistes ou des médias soient ralenties ou “oubliées”, la menace de voir apparaître, a posteriori, l'exécution d'une décision de justice, constitue une menace qui incite les journalistes à s'autocensurer. Par ailleurs, d'après le rapport du Rapporteur des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression, publié le 12 juin 2012 , moins de six journaux sont réellement indépendants en Algérie.

Une nouvelle loi, adoptée le 20 janvier 2014, devrait mettre fin au monopole public, en place depuis l'indépendance. A travers ses 113 articles, elle vise à réglementer le champ audiovisuel et à en réguler son fonctionnement. Elle permettrait - pour la première fois -la création de chaînes de télévision privées diffusant depuis l'Algérie. Cependant, cette loi impose aux futures chaînes de télévision privées d'être thématiques et de limiter la durée de leurs émissions d'information. Une autorité de régulation de l'audiovisuel (ARAV) devrait être mise en place. Le manque d'indépendance de cette organisation est source d'inquiétudes.

De son côté, la presse, ouverte au pluralisme depuis les années 90, souffre toujours de pratiques monopolistiques, notamment en matière d'impression ou de distribution. La plupart des publications sont tributaires des imprimeries (Société d'impression d'Alger) et des réseaux de diffusion contrôlés par l'État.

La publicité est également utilisée à des fins de pressions contre les médias. L'ANEP, l'Agence nationale de l'Édition et de la Publicité créée en décembre 1967 décide de l'attribution de la publicité des entreprises et des services de l'administration publique. La publicité publique constitue ainsi une ressource financière non négligeable pour la presse écrite. La publicité privée découle bien souvent d'entreprises proches des cercles politiques du pays. Aussi, cette manne financière sert avant tout les journaux les plus dociles au pouvoir des militaires et du Département du renseignement et de la sécurité (DRS). Il est donc facile pour l'État d'asphyxier économiquement les journaux au contenu critique. Contre les tentatives d'émancipation d'un certain nombre de médias, les autorités disposent d'une autre arme redoutable : celle des redressements fiscaux. Cette épée de Damoclès peut tomber à tout moment sur les rédactions.

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