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Du silence radio à des ondes virtuelles: Une conversation avec un collectif anonyme des médias du Burundi

Comment la destruction des stations de radio privées influe-t-elle sur l'accès à l'information sur la crise au Burundi et ce que SOS Médias Burundi est entrain de faire à ce sujet.

Le 29 avril 2015. Un manifestant porte une pancarte exhortant le gouvernement à rouvrir leur station locale de la Radio Publique Africaine (RPA) dans Bujumbura, la capitale du Burundi
Le 29 avril 2015. Un manifestant porte une pancarte exhortant le gouvernement à rouvrir leur station locale de la Radio Publique Africaine (RPA) dans Bujumbura, la capitale du Burundi

REUTERS/Thomas Mukoya

À quand remonte la dernière fois que vous avez vu le Burundi dans les nouvelles?

S'il y a de cela près d'un an, il y a de bonnes raisons.

Au mois de mai dernier, les médias internationaux était en effervescence avec des histoires sur les pays de l'Afrique de l'est, après une tentative de coup d'Etat qui a failli renverser le président Pierre Nkurunziza.

Des protestations massives ont commencé quand Nkurunziza a été élu pour un troisième mandat; un acte que les membres de l'opposition ont jugé inconstitutionnel. L'ancien chef rebelle hutu est au pouvoir depuis 2005.

Au cours des dix mois qui se sont écoulés depuis, le Burundi est entré dans l'une des pires crises depuis la guerre civile. Des leaders de l'opposition et certains de leurs sympathisants ont été tués, des civils ont été arrêtés et torturés, et des centaines de milliers de personnes ont fui le pays.

Mais beaucoup de gens, à l'intérieur et l'extérieur du Burundi, ont peu ou pas du tout d'informations sur la réalité violente qui s'est emparée du pays. Ceci est en grande partie dû au fait que, depuis le coup d'Etat, les médias indépendants, particulièrement les stations de radio, ont été détruits, fermés ou fortement censurés par le gouvernement.

La radio est la principale source d'informations au Burundi, qui est l'un des pays les plus pauvres du monde avec un PIB de 900 $ USD par habitant et un taux d'alphabétisation des adultes d'environ 86%.

Comme Karine Poirier, une chargée de projet à l'Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC), l'a écrit à IFEX « Les stations de radio indépendantes et communautaires sont des vecteurs de partage des connaissances, d'éducation et de développement. Elles sont engagées dans leurs communautés, émettant en langues locales et couvrant des questions qui ne peuvent pas être traitées par d'autres médias ».

Il n'est donc pas surprenant qu'après Bonesha FM, Radio et Télévision Renaissance, Radio Isanganiro et la Radio Publique Africaine ont été fermées, de nombreux citoyens ont été noyés dans un silence radio.

Le 18 mai 2015. Une femme réfugiée burundaise porte une radio comme elle se repose avec ses effets sur les rives du lac Tanganyika dans le village de Kagunga, dans la région de Kigoma, dans l’ouest de la Tanzanie
Le 18 mai 2015. Une femme réfugiée burundaise porte une radio comme elle se repose avec ses effets sur les rives du lac Tanganyika dans le village de Kagunga, dans la région de Kigoma, dans l’ouest de la Tanzanie

REUTERS/Thomas Mukoya

C'est en ce moment-là qu'est né SOS Médias Burundi (SOS MBDI).

« Bien que nous ne disposions pas de microphones ou de studios, nous avions, cependant encore, nos téléphones intelligents pour couvrir la crise en 2.0 sur #BurundiCrisis ».

Composée de journalistes et de membres de la société civile, vivant au Burundi et à l'étranger, la plate-forme en ligne est devenue opérationnelle en seulement 48 heures.

Sa philosophie? Raconter la crise du Burundi avec des faits et rien que des faits. « Nous ne faisons pas de commentaires. Nous refusons de faire des éditoriaux », a déclaré le collectif.

Depuis le mois de mai dernier, SOS MBDI diffuse des informations sur les médias sociaux, avec près de 14.000 adeptes sur Twitter, 28.000 sur Facebook et 200.000 écoutes sur Soundcloud.

Il va de soi que leur approche ne remplace pas des informations de la radio. En 2013, seulement 1,3 % de la population du Burundi a utilisé Internet, selon l'Union internationale des télécommunications.

Et comme Poirier le note, la radio est encore le moyen le plus efficace pour atteindre un grand nombre de personnes. « Elle est la première source d'information pour la majorité de la population dans la plupart des pays d'Afrique. En s'appuyant sur Internet, une initiative comme SOS-Médias Burundi atteint un public différent ».

Mais SOS MBDI fait de son mieux compte tenu des circonstances, en particulier dans un endroit où il est dit que « l'absence de médias crédibles laisse le champ libre à la rumeur et à la manipulation ».

Le mois dernier, le gouvernement du Burundi a permis à Rema FM et Radio Isanganiro de reprendre leurs émissions après neuf mois de fermeture forcée. Mais les groupes de la liberté d'expression, comme Reporters sans frontières (RSF), ont accueilli ces décisions avec un optimisme prudent. Dans un communiqué, RSF a exprimé sa préoccupation quant au fait que les directeurs des stations devaient promettre de « ne pas menacer la sécurité du pays » et d'être « équilibrés et objectifs ».

« Cette mesure soudaine du gouvernement du Burundi était probablement destinée à amadouer la communauté internationale, surtout dans la perspective de la visite du secrétaire général des Nations Unies à Bujumbura », a déclaré dans un communiqué Cléa Kahn-Sriber, la responsable du bureau Afrique de RSF.

« Bien que nous ne disposions pas de microphones ou de studios, nous avions, cependant encore, nos téléphones intelligents pour couvrir la crise en 2.0 sur #BurundiCrisis »

« Mais ces mesures ne suffisent pas parce que les autorités continuent à agir d'une manière totalement arbitraire. Depuis mai 2015, elles ont maintenu l'interdiction des stations de radio au motif qu'une enquête judiciaire était en cours. Est-ce que l'enquête sur Radio Isanganiro est-elle terminée? Si oui, quelles ont été ses conclusions? Et pourquoi les autres stations de radio privées ne sont pas autorisées à rouvrir » ?

Lorsqu'on lui a demandé sa position concernant la réouverture des deux stations, SOS MBDI a dit qu'il fait sienne la position de RSF.

Dans l'entretien ci-dessous, des représentants anonymes de SOS MBDI discutent en profondeur l'engagement du collectif à la diffusion des informations sur la crise et décrivent comment ils contournent l'embargo sur l'information de façon originale et novatrice.


Caro Rolando: À votre avis, quelles sont les raisons derrière la fermeture de nombreuses stations de radio par le gouvernement après la tentative de coup d’État de l’an dernier?

SOS MBDI: Vous voulez parler de la destruction de ces radios. Nous étions dans une situation volatile : un paysage de radios indépendantes avec de vraies capacités d'investigation et aussi une place (à l'antenne) de plus en plus importante laissée aux membres des organisations de la société civile. Ces médias étaient dans le collimateur du pouvoir depuis des mois.


Quels types d'informations le gouvernement a-t-il peur de voir tomber entre les mains des citoyens?

Des informations concernant la corruption, les mauvaises pratiques en terme de gouvernance et tout ce qui concerne la violation des droits humains (brimades, humiliations, arrestations arbitraires, violences, tortures,viols, enlèvements et exécutions).



Ci-dessus: L'un des rapports de SOS MBDI sur Soundcloud. Dans ce clip audio, un expert en droits humains met en évidence l'importance de faciliter un dialogue pacifique entre toutes les parties du conflit au Burundi.


Comment la majorité de la population burundaise se tient-elle informée? Radio, journaux, Internet?  

Avant les événements du printemps, on pouvait encore parler de liberté de la presse au Burundi. Les radios qui produisaient de l'information et la diffusaient dans tout le pays ont connu des écueils certes, mais elles étaient tolérées. Depuis la mi-mai 2015, nous vivons une sorte de black-out. En dehors de la puissante RTNB et de petites radios qui diffusent avec une portée limitée des programmes neutres ou musicaux, le pluralisme - c'est à dire la diversité des points de vue - ne peut plus s'exercer. Iwacu, le grand journal indépendant du Burundi fonctionne tant bien que mal, mais avec des ressources (publicité et vente) de plus en plus limitées. En outre, son responsable a quitté le pays.


Quel rôle joue la radio pour informer la population au Burundi?

Rôle déterminant comme partout en Afrique où la communication est plus orale qu'écrite. La radio, média de masse est incontournable.


Quelles conséquences la fermeture des radios a-t-elle sur la capacité de la population burundaise à obtenir et à comprendre les nouvelles sur la politique intérieure?

La population burundaise dispose aujourd'hui d'un seul canal d'information. Celui de la RTNB (Radio Télévision Nationale Burundaise). Un médium puissant puisqu'il est le seul à irriguer tout le pays. Les contenus des journaux ne sont pas libres. Ils sont passés au filtre de la censure ou dictés par les autorités. Nous assistons fréquemment à des prises d'antenne d'officiels, de représentants de la police pour des déclarations.


Comment est née l'idée de SOS Médias Burundi?

Dans les premiers jours de la contestation, le pouvoir a commencé par interdire les radios privées d'émettre à l'intérieur du pays. La RPA (Radio Publique Africaine), radio d'investigation est contrainte à la fermeture ; ses émetteurs sont stoppés. Dans la nuit du 14 mai, le coup d'état qui est entrain d'échouer. Les plus importants médias de la place, Radio Bonesha FM, RPA, Radio Isanganiro et Radio Télévision Renaissance sont pillées et brûlées. La Radio-Télévision Rema (pro-gouvernementale) est également la proie des flammes à l'annonce du coup d'état. Ces outils ont été totalement détruits. Harcelés et menacés, 80 % des journalistes des médias burundais ont fui. «Comme nous n'avions plus de micros, ni de studios, il nous restait nos Smartphones pour couvrir la #BurundiCrisis en 2.0». Avec certains de ceux qui sont restés et des membres de la société civile (au Burundi et à l'étranger), l'initiative SOS Médias Burundi (SOS MBDI) a pris forme. La plateforme pour travailler et diffuser du « hot-news » est devenue opérationnelle en à peine 48 heures. Depuis mai, nous nous battons quotidiennement pour sortir de l'information via Twitter (bientôt 14 000 followers) et Facebook (bientôt 28 000 abonnés) et Soundcloud (200 000 lectures de sons).


De qui se compose majoritairement votre collectif? (Journalistes de la presse écrite, journalistes de la radio, journalistes des nouveaux médias?)

De jeunes journalistes (filles et garçons) adeptes des outils numériques. Nous ne pouvons pas en dire davantage pour des raisons de sécurité.


J'ai lu que le pourcentage de personnes ayant accès à l'Internet au Burundi est très faible. Comment les personnes qui n'ont pas accès à l'Internet restent-elles informées, lorsque la plupart des stations de radio sont fermées?

Il faut distinguer Internet et téléphonie. Beaucoup de téléphones bon marché disposent de l'application WhatsApp. Les information de SOS Médias Burundi circulent beaucoup dans les groupes de cette messagerie très répandue.


De quel dispositif le collectif SOS Médias Burundi dispose-t-il pour rejoindre la population burundaise qui n'a pas accès à l'Internet?

Du bouche à oreille !


Même si de nombreuses personnes à l'intérieur du Burundi sont incapables d'accéder aux reportages de SOS Médias Burundi, pourquoi est-il important que la communauté et les médias internationaux y aient accès?

Beaucoup d'observateurs s'accordent à dire que SOS Médias Burundi constitue l'une des rares sources indépendantes proposant une information fiable depuis le Burundi. Alors que l'absence de médias crédibles laisse le champ libre à la rumeur et à une information souvent manipulée, SOS Médias Burundi a acquis au fil des mois une image de qualité et de rigueur. Nous sommes heureux que cette information sorte et qu'on puisse s'en emparer.

Le 4 mai 2015 à Bujumbura. Un manifestant masqué écoute la radio durant les manifestations contre la décision du parti au pouvoir CNDD-FDD de permettre au président burundais Pierre Nkurunziza à briguer un troisième mandat de cinq ans à la tête du pays
Le 4 mai 2015 à Bujumbura. Un manifestant masqué écoute la radio durant les manifestations contre la décision du parti au pouvoir CNDD-FDD de permettre au président burundais Pierre Nkurunziza à briguer un troisième mandat de cinq ans à la tête du pays

REUTERS/Jean Pierre Aime Harerimana


Quelles sont les conditions de travail des journalistes au Burundi en ce moment?

Il est compliqué aujourd'hui de couvrir l'actualité du Burundi. Les intimidations, les pressions, les menaces à l'égard de celles et ceux qui exercent le métier de reporteur sont réelles, d'où la prudence, la discrétion pour acheminer les infos quand il s'agit de traiter de la « Burundi Crisis ». Dans cette situation confuse, la grande difficulté est la fiabilité de l'information. Nous sommes fréquemment confrontés à des rumeurs, des manipulations. Nous devons déjouer ces pièges. 
Pour notre part, il s'agit de publier uniquement des faits constatés, vérifiés et recoupés. C'est notre seule manière de gagner la confiance du public.


Sans vous mettre en péril ou révéler des informations sensibles, pouvez-vous me parler des conditions de travail d'un collectif anonyme qui publient des informations que le gouvernement ne souhaite pas nécessairement voir publiées?

La plateforme fonctionne depuis le Burundi. Elle est animée par une dizaine de personnes et de nombreux relais dans tout le pays. Il a fallu s'adapter et résister face à la nouvelle donne médiatique et au contexte politique. Les membres de SOS MBDI collectent des informations, rédigent des dépêches, assurent des prises de vue et postent ces contenus sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter). La couverture concerne les événements de Bujumbura et de l'intérieur du pays. Notre ligne est claire : raconter la «Burundi Crisis» par les faits, rien que les faits. Nous ne pratiquons pas le commentaire. Nous refusons d'éditorialiser nos contenus. SOS MBDI dispose de sources sur beaucoup de sujets. Nous avons aussi de nombreux « citoyens-témoins » au coeur de la crise, sur les « points-chauds ». Concernant le cheminement de l'information depuis le terrain jusqu'à nos lecteurs et auditeurs, nous ne pouvons pas en dire davantage.

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