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Tandis que s'accroît la violence, les médias sont pris dans les tirs croisés

 Abidjan, mars 2011 : Des gens à une gare d’autocars cherchent à fuir les combats de plus en plus durs qui ont suivi la tenue du scrutin
Abidjan, mars 2011 : Des gens à une gare d’autocars cherchent à fuir les combats de plus en plus durs qui ont suivi la tenue du scrutin

IRIN/Alexis Adélé

Les médias comptent parmi les victimes de la sanglante impasse politique qui persiste en Côte d'Ivoire, tandis que les journalistes subissent attaques et menaces des deux côtés et que le sort du radiodiffuseur d'État reste incertain, selon ce que rapportent la Fondation pour les médias en Afrique de l'Ouest (Media Foundation for West Africa, MFWA), Reporters sans frontières (RSF) et le Comité pour la protection des journalistes (CPJ). Par suite du chaos qui règne à Abidjan, aucun journal n'est distribué depuis le 31 mars, rapporte RSF.

Le départ du dirigeant sortant Laurent Gbagbo semble imminent, disent les dépêches, bien que les négociations menées par les Nations Unies et la France aient jusqu'à maintenant échoué à garantir son abandon du pouvoir. Jusqu'à ce jour, le gouvernement et ses partisans ciblent les médias qui se montrent critiques à l'égard de Gbagbo, tandis que des combattants rebelles qui appuient son rival Alassane Ouattara, qui bénéficie de l'appui des Nations Unies, harcèlent eux aussi les journalistes. Les attaques contre la presse se sont intensifiées dans la bataille pour s'emparer de la capitale économique, Abidjan. Human Rights Watch invite Ouattara à faire en sorte que ses troupes n'exercent pas de représailles lors des combats ni ne commettent d'autres violations contre les civils ou les partisans de Gbagbo.

Plus récemment, les forces loyales à Ouattara, qui jouit de la reconnaissance internationale après avoir remporté l'élection présidentielle de novembre 2010, ont annoncé, depuis le quartier général de la Radio-Télévision Ivoirienne (RTI), qui appartient à l'État, avoir pris le contrôle d'Abidjan le 31 mars, et avoir interrompu son signal. D'après les fidèles de Ouattara, RTI a dû recourir à la diffusion de son signal à partir d'un camion de radiodiffusion à Abidjan. Mais les gens fidèles à Gbagbo nient cette affirmation et insistent pour dire que leur camp contrôle toujours la RTI.

« La propagande et les appels publics aux Ivoiriens à se mobiliser mélangent ces rumeurs et ces mystères… comme qui contrôle la RTI et où se trouve Laurent Gbagbo », dit RSF. « Les graves combats de rue sont accompagnés d'une guerre totale sur le plan des communications et de l'information. Nous mettons en garde toutes les forces impliquées contre le recours aux médias pour lancer des messages de haine contre les forces adverses ou les groupes de civils. »

D'après RSF, les forces françaises et les troupes de maintien de la paix des Nations Unies ont ciblé la RTI, qu'elles ont attaquée le 4 avril par des frappes aériennes, afin de détruire, paraît-il, l'antenne de la RTI. RSF invite le gouvernement français à fournir une explication immédiate. « En vertu du droit international, même un média d'information utilisé comme moyen de propagande par des éléments ennemis ne constitue pas une cible militaire légitime. Les médias sont protégés tout comme l'est n'importe quel autre immeuble civil », ajoute RSF.

Les journalistes sont confrontés à des menaces, à l'intimidation et à des attaques qui ont forcé plusieurs d'entre eux à choisir entre adopter une couverture partisane et fuir vers la sécurité, dit le CPJ. « Ici, nous nous trouvons dans une situation où si vous n'êtes pas d'un camp, c'est que vous êtes de l'autre. Vous devez montrer que vous êtes partisan », déclare au CPJ le reporter Stéphane Goué. Celui-ci, qui dirige le Comité ivoirien pour la protection des journalistes (CIPJ), est entré dans la clandestinité le mois dernier après avoir reçu des menaces liées à ses déclarations publiques sur les restrictions imposées aux médias.

La MFWA rapporte que l'éminent journaliste d'enquête André Silver Konan, critique de Gbagbo, est lui aussi entré dans la clandestinité après une tentative d'enlèvement le 8 mars par des jeunes pro-Gbagbo.

Les employés du quotidien « Nord-Sud », favorable à Ouattara, ont déclaré au CPJ avoir été menacés et intimidés à la suite de l'enlèvement du chauffeur de la voiture du journal, Ouattara Yacouba, porté disparu depuis qu'il a été emmené par des hommes armés portant cagoule et des brassards de la police, au moment où il quittait le bureau, le 22 février. Le 13 mars, des hommes armés ont fait irruption dans les bureaux du journal, à la recherche d'armes, ont-ils indiqué.

Par ailleurs, deux reporters détenus par la police et gravement torturés depuis leur arrestation le 28 janvier ont été libérés, rapportent la MFWA et RSF. Aboubacar Sanogo et Yayoro Charles Lopez Kangbé, journalistes à Télévision Notre Patrie (TVNP) avaient été inculpés de « rébellion » et de « menace à la sécurité nationale ». TVNP appuie les rebelles de Force nouvelle, qui contrôlent le nord du pays depuis 2002 et qui appuient en grande partie Ouattara. Les forces de Ouattara ont, le 31 mars, ouvert les portes de la principale prison d'Abidjan et libéré les détenus, dont les deux journalistes.

Les journalistes et les salles de nouvelles demeurent assiégés. RSF rapporte qu'une vingtaine environ de journalistes étrangers ont été bloqués le 4 avril à l'Hôtel Novotel d'Abidjan, lorsque des hommes armés s'en sont emparés. D'autres journalistes à Abidjan sont confinés chez eux à cause de la violence dans les rues, indique RSF.

Des jeunes pro-Gbagbo armés et en uniforme militaire ont mis le feu le 16 mars à Téré FM, une station de radio communautaire d'Abidjan, selon le CPJ. Le directeur de Téré FM, Mahmoud Tangara, a déclaré au CPJ que la station ne couvrait pas les affaires politiques et qu'elle ne diffusait depuis la mi-février et à titre de service public que des annonces de la Croix-Rouge, mais que l'attentat pourrait avoir été motivé par le soutien politique que son propriétaire accorde à Ouattara. Les forces de sécurité logées dans un poste de police adjacent à la station ne sont pas intervenues pour faire cesser l'attentat, dit Tangara.

Le 15 mars, les forces de sécurité loyales à Gbagbo ont encerclé les bureaux du quotidien pro-Ouattara « L'Intelligent d'Abidjan », dont elles ont empêché la parution du numéro du 16 mars, dit la MFWA. Ce même jour, quatre combattants rebelles se sont emparés à la pointe du fusil d'un véhicule appartenant au groupe de médias Olympe, éditeur des journaux privés « Soir Info » et « L'inter » et du magazine « Star », selon ce que rapporte le CPJ.

La MFWA rapporte que, le 18 mars, le quotidien pro-Ouattara « Le Jour Plus » a été interdit de publication pendant 26 jours pour avoir « insulté » et « humilié » le « chef de l'État » (Gbagbo) en publiant des déclarations émanant de hauts dignitaires du gouvernement Ouattara.

Certains éditeurs vont en ligne afin de contourner l'interdiction fréquente et le blocage des journaux pro-Ouattara. La MFWA rapporte que les éditeurs des quotidiens « Le Nouveau Réveil » et « Le Repère » lancent une version en ligne à http://www.abidjan.net - l'un des sites web de nouvelles les plus fréquentés par les Ivoiriens, tant au pays qu'à l'étranger.

Depuis que Gbagbo a rejeté les appels à s'en aller, Human Rights Watch a documenté une période de quatre mois de violations généralisées des droits des civils, dont des homicides ciblés, des disparitions forcées, des viols commis pour des motifs politiques et le recours illégal à la force contre les protestataires. La plupart de ces violations ont été perpétrées par les éléments fidèles à Gbagbo et ont été dirigés contre des partisans, réels ou imaginaires, de Ouattara, ainsi que contre des immigrants ouest-africains et des musulmans, indique Human Rights Watch. D'après les estimations des Nations Unies, environ 500 personnes ont perdu la vie.

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