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Eskinder Nega

Militant courageux pour des réformes démocratiques et une presse libre, le journaliste emprisonné Eskinder Nega est victime du gouvernement autoritaire qu'il critiquait.

FreeEskinderNega/Facebook

La tyrannie est de plus en plus insoutenable dans cette période post-guerre froide. Elle est vouée à l'échec. Mais elle doit être bousculée pour quitter la scène avec fracas - pas le fracas dont rêvent les extrémistes.


Lettre d'Eskinder Nega publié dans le New York Times, 2013

Dans une interview de 2012, le satiriste éthiopien exilé Abebe Tolla (mieux connu sous le nom de Abé Tokichaw) a dit: « Maintenant, chaque fois que quelqu'un est arrêté en vertu de la loi anti-terrorisme, les gens [automatiquement] demandent si il ou elle est journaliste ». Tolla parlait de l'état des médias en Ethiopie, un pays qui, au cours des dernières années, a vu naitre une des plus féroces répressions de la liberté d'expression dans le monde, mais dont on parle à peine. C'est au travers d'une utilisation trop zélée de la législation anti-terroriste pour réduire au silence les journalistes dissidents, et l'utilisation presque insouciante de la violence meurtrière pour mater les manifestations pacifiques qui ont été largement condamnées par les groupes de défense des droits humains. Entre 2010 et 2015, au moins 60 journalistes éthiopiens ont été contraints à l'exil alors que beaucoup de blogueurs et de journalistes, parmi les plus célèbres du pays, ont été jetés en prison.

Le journaliste primé, Eskinder Nega, est victime de cette répression. Il purge actuellement une peine de prison de 18 ans pour des accusations fallacieuses de terrorisme.

Pendant des décennies, Nega, 46 ans, a été un critique virulent du gouvernement éthiopien et un fervent défenseur de la liberté de la presse. Basé à Addis-Abeba, il a lancé, en 1993, son premier journal, Ethiopis, utilisant ses pages à s'en prendre à l'autocrate Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, aujourd'hui décédé. Nega a aussi été directeur général de Serkalem Publishing House, qui publiait les journaux Asqual, Satenaw et Menelik. Tous ces journaux - y compris Ethiopis - ont été fermés de force et interdits de parution par le gouvernement.

En 2012, avant qu'il ne commence à purger sa peine de prison, Nega avait été régulièrement harcelé et détenu par les autorités éthiopiennes. En 2005, lui et sa femme Serkalem Fasil ont été emprisonnés pour trahison, ensemble avec 12 autres journalistes après leurs reportages sur la violente répression du gouvernement contre les militants de l'opposition. En 2006, Fasil a même donné naissance à leur fils en prison. En février 2011, Nega a été arrêté à nouveau pour des accusations similaires lorsqu'il a été accusé de « tentative de provoquer en Ethiopie des protestations semblables à celles de l'Egypte et de la Tunisie ».

Le style d'écriture de Nega est direct, provocateur et courageux, comme on peut le voir dans l'extrait suivant de son article de mars 2011 intitulé Lettre ouverte au Premier ministre Meles Zenawi:

« [Nous sommes] une nation écrasée par une forte inflation galopante, un public scandalisé par une corruption sans précédent, un chômage endémique, une oppression politique, un manque chronique de terres dans les zones rurales. En somme, la nation a un besoin ardent de changement. Vous avez essentiellement perdu les deux décennies pendant lesquelles vous aviez la latitude d'opérer ces changements. A la place du pragmatisme, le dogme a prévalu, à la place de la transparence, le culte du secret s'est enraciné, à la place de la démocratie, l'oppression a été intensifiée, et à la place de la méritocratie, c'est le clientélisme qui a été récompensé. Ato Meles Zenawi: le peuple veut - non pas, a besoin - que vous quittiez le pouvoir ».

Ce genre de critiques directes ne reste pas impuni en Ethiopie. Elles ont été suivies par des articles dans lesquels Nega s'interrogeait sur les affirmations du gouvernement selon lesquelles certains journalistes détenus étaient des « terroristes » et critiquait l'arrestation de l'acteur et activiste éthiopien Debebe Eshetu.

Nega a été arrêté le 14 septembre 2011, suite à la publication de l'article sur Eshetu. Les médias d'Etat se sont ingéniés à le discréditer, l'accusant d'être en intelligence avec un groupe politique interdit, Ginbot 7, et d'être un « espion à la solde des puissances étrangères ». Il a été accusé - aux côtés de 23 autres personnes - de recevoir des armes de l'Erythrée avec l'intention de commettre des actes de terrorisme en Ethiopie. Cette accusation bizarre et sans fondement avait été fermement condamnée par des groupes de défense des droits humains.

Le procès s'est ouvert le 6 mars 2012. En guise de preuves contre Nega et ses co-accusés, il y avait de piètres enregistrements de conversations téléphoniques et vidéo d'une réunion à laquelle Nega avait parlé des différences entre les pays arabes et l'Ethiopie. Nega a nié toutes les accusations portées contre lui, déclarant qu'il n'avait jamais comploté contre le gouvernement, et admettant seulement qu'il avait spéculé sur la possibilité qu'un mouvement similaire au Printemps arabe puisse avoir lieu en Ethiopie.

Les procès équitables sont une exception en Ethiopie, en particulier lorsque le défendeur a déjà été surnommé ennemi de l'Etat. Le 27 juin 2012, Nega a été reconnu coupable de toutes les accusations portées contre lui. Le 13 juillet, il a été condamné à une peine de prison de dix-huit ans et a été envoyé à la prison de Kaliti, à Addis-Abeba, où les prisonniers politiques sont logés aux côtés de criminels. Les conditions dans lesquelles Nega est détenu sont exceptionnellement très mauvaises, comme il l'a mentionné dans une lettre publiée par le New York Times:

« JE SUIS emprisonné, avec près de 200 autres détenus, dans une grande salle qui ressemble à un entrepôt. Pour nous tout ce monde, il y a seulement trois toilettes. La plupart des codétenus dorment à même le sol, qui n'a jamais été nettoyé. Environ 1.000 prisonniers partagent le petit espace ouvert ici .... On peut deviner notre sort si une maladie contagieuse éclate ».

En 2012, Nega a reçu le Prix de la liberté d'écrire Barbara Goldsmith lui décerné par PEN International.

Dernière mise à jour: 21 octobre 2016

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