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Trois ans après la tragédie de "Charlie Hebdo", des dizaines de journalistes menacés de mort pour "blasphème"

Portraits du Bernard Maris, Georges Wolinksi, Bernard Verlhac, Stephane Charbonnier et Jean Cabut, tuées dans l'attaque de l'hebdomadaire satirique
Portraits du Bernard Maris, Georges Wolinksi, Bernard Verlhac, Stephane Charbonnier et Jean Cabut, tuées dans l'attaque de l'hebdomadaire satirique "Charlie Hebdo", Paris, le 7 janvier 2018, jour du troisième anniversaire de l'attentat

CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP/Getty Images

Cet article a été initialement publié sur rsf.org le 5 janvier 2018.

A la veille du troisième anniversaire de la tuerie de Charlie Hebdo, Reporters sans frontières (RSF) déplore que dans le monde des dizaines de journalistes soient l'objet d'appels au meurtre ou de condamnations à mort pour "blasphème" ou "apostasie".

Écrire ou parler du religieux reste une affaire délicate. Au point de risquer d'y perdre la vie. Trois ans après l'assassinat de douze personnes dans les locaux parisiens de l'hebdomadaire Charlie Hebdo, les censeurs au nom de Dieu ne baissent pas les armes. Ils demeurent l'une des plus graves menaces pour la liberté d'informer un peu partout dans le monde. D'un continent à l'autre, les appels au meurtre contre les journalistes accusés de blasphème sont amplement relayés par les réseaux sociaux. En France, des internautes anonymes suggèrent de perpétrer d'autres attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo. Au Bangladesh, des appels à la pendaison publique sont proférés contre Shyamal Dutta, rédacteur en chef du quotidien Bhorer Kagaj, et son équipe. La parution, le 23 décembre dernier, d'un article sur un livre consacré aux hadiths édité par un organe gouvernemental a jeté son auteur et ses collègues dans la tourmente au prétexte de commentaires sur les paroles du prophète jugées "vulgaires".

Au Pakistan, les extrémistes religieux, tolérés par les autorités, menacent journalistes et blogueurs en toute impunité, quand ils ne les tuent pas à coup de machette* ou ne les font pas disparaître. Ce 7 janvier 2018, cela fera un an que le blogueur pakistanais Samar Abbas a disparu à cause de ses écrits. Le fondateur de l'Alliance progressive civile du Pakistan, défendant notamment la liberté de culte à travers des articles publiés sur Internet, a été enlevé au même moment que quatre autres blogueurs au début de l'année dernière. Après leur disparition, une campagne diffamatoire sur Internet a été organisée contre eux, les accusant de blasphème, passible de peine de mort au Pakistan. Fin janvier 2017, quatre des cinq blogueurs ont été libérés mais aucun n'a encore osé dénoncer ses ravisseurs. Les menaces reçues par la famille de l'un d'entre eux sont explicites : "Vous qui avez proféré le blasphème, vous méritez la mort. Vous n'appartenez pas à l'islam et, en tant que tel, vous devez vous préparer à subir un châtiment douloureux, dont les générations futures se souviendront."

En Algérie, le rédacteur en chef du média d'investigation Algériepart, Abdou Semmar, en est pour sa part réduit à espérer que lui-même et les journalistes de l'Emission Impossible ne payent pas directement le prix le plus élevé, celui de leur vie. La diffusion le 22 décembre dernier, sur la chaîne privée Beur TV, d'un débat sur le fanatisme religieux a provoqué l'ire des islamistes radicaux. "Nous subissons depuis une énorme campagne de menaces et des pressions sur nos vies" alerte le journaliste algérien. La diffusion par la chaîne qatarie Al-Jazeera d'une vidéo accusant les journalistes de porter atteinte à l'Islam a décuplé l'ardeur des lanceurs d'anathèmes : "Les fanatiques s'en servent pour nous attaquer et nos familles commencent à avoir très peur pour nos vies" s'inquiète, à juste titre, Abdou Semmar.

"A de nombreux endroits sur la planète, rapporter des faits est assimilé à un comportement hérétique, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Les fanatiques ne répriment et ne menacent pas seulement les dessinateurs, soumis à une extrême violence, ils s'en prennent aussi aux journalistes qui enquêtent sur le religieux et très au-delà sur les faits de société et la vie publique. Les interdits posés par ces fanatiques dépassent largement le champ du religieux. En aucun cas la notion de blasphème ne saurait pourtant justifier une exception à la liberté d'informer. Cela est contraire au droit international, ainsi nous demandons l'abolition, dans les législations, de toute limitation de la liberté d'information au nom de la religion."

Charlie Hebdo reste en première ligne de la bataille inégale entre censeurs fanatiques et journalistes ou caricaturistes satiriques. Il y a tout juste deux mois, leur Une sur l'islamologue Tariq Ramadan, accusé d'agressions sexuelles, et déclamant "Je suis le 6e pilier de l'islam" a déclenché une virulente campagne d'insultes et de menaces de mort sur les réseaux sociaux. Les menaces, persistantes, dont fait l'objet la rédaction de Charlie ont un coût très lourd. Dans son dernier numéro, l'hebdomadaire révèle que plus d'un exemplaire sur deux vendus sert à financer la sécurité des locaux et des journalistes qui y travaillent. La liberté d'expression "est en train de devenir un produit de luxe" en conclut Riss, le directeur de la rédaction dans un éditorial.

"Trois ans après la tragédie, la solidarité avec Charlie demeure une exigence morale, déclare encore le responsable de RSF, Christophe Deloire. La vie des salariés comme la survie économique du journal doivent être défendues car Charlie est un symbole que nous ne pouvons laisser tomber sauf à accepter une défaite face à l'intolérance religieuse".


Soixante-dix pays sont encore dotés de lois réprimant le blasphème

Les demandes de mise à mort ou les condamnations sévères pour cause de blasphème ou d'apostasie ne sont pas l'apanage d'extrémistes religieux anonymes. Début 2017, 71 pays étaient encore dotés d'une loi réprimant le blasphème. Depuis la publication du rapport de l'USCIRF, l'agence fédérale américaine chargée de la liberté religieuse qui a procédé à ce recensement, seul un pays - le Danemark, en juin dernier - a supprimé cette disposition de sa législation. D'autres Etats envisagent au contraire de muscler leur appareil législatif pour punir encore plus lourdement les blasphémateurs.

C'est le cas de la Mauritanie. "Chaque musulman, homme ou femme, qui se moque ou outrage Allah ou Son Messager (Mahomet), Paix et Salut sur Lui, ses anges, ses livres ou l'un de ses Prophètes est passible de la peine de mort (...) même en cas de repentir", stipule le texte adopté le 16 novembre dernier par le gouvernement mauritanien. Le repentir, qui avait permis quatre jours plus tôt au blogueur Mohamed ould Mkheitir de voir sa condamnation à mort - pour un post jugé blasphématoire - convertie en une peine de prison de deux ans, n'est désormais plus possible. Censé être libérable depuis le 9 novembre, le sort du blogueur est des plus incertain. Les autorités le maintiennent en détention dans un endroit tenu secret. Officiellement pour sa sécurité. Mais ses proches craignent qu'il ne soit maintenu derrière les barreaux le temps que la Cour suprême examine son cas, avec le risque qu'entre temps, le parlement décide de rendre la nouvelle loi rétroactive...


Deux lauréats du prix RSF condamnés pour blasphème

Tout comme la Mauritanie, l'Iran prévoit l'application de la peine de mort pour les délits de blasphème et d'apostasie. Le photographe Soheil Arabi, lauréat du prix RSF 2017, accusé d'être impliqué dans un réseau d'information sur Facebook blasphémant l'islam et critiquant le régime, a été successivement condamné à trois ans de prison, 30 coups de fouets, puis quelques mois plus tard à la peine capitale, avant de voir sa peine ramenée, en 2015, à sept ans et demi de prison ferme. Détenu depuis quatre ans, victime de mauvais traitement, puis récemment en grève de la faim pendant 52 jours, le journaliste-citoyen iranien est aujourd'hui très affaibli physiquement et psychologiquement.

Un autre lauréat du prix RSF (2014), Raif Badawi, croupit aussi en prison depuis cinq ans "pour insulte à l'islam". Accusé d'avoir critiqué et tourné en ridicule la police religieuse sur son site de discussion intitulé "Liberal Saudi Network", le blogueur a été condamné pour "insulte à l'islam" à 10 ans de prison, 1000 coups de fouets, un million de rials saoudiens en plus d'une interdiction de quitter le territoire pendant 10 ans après sa libération. Dans un cas comme dans l'autre, la peine est totalement disproportionnée par rapport aux faits reprochés.


Le blasphème, un instrument de censure des voix critiques

Le plus souvent, loin de servir à protéger le sacré, ces lois s'avèrent être un moyen d'étouffer les voix dissidentes, de réprimer les journalistes, d'empêcher toute expression critique du système en place ou des détenteurs du pouvoir. Des notions vagues qui servent trop souvent d'outils pour condamner toutes les formes dissidentes ou minoritaires d'expression comme le montre le cas de la journaliste soudanaise Shamael al-Nur. Pour avoir dénoncé, en février dernier, "l'obsession des régimes islamiques pour les questions de vertus, d'habillement des femmes et d'apparences, plus que pour les questions de santé et d"éducation" dans un éditorial publié dans le journal indépendant Al-Tayyar, Shamael al-Nur a fait l'objet de violentes menaces et a été menacée de poursuite en justice pour apostasie, une accusation passible de la peine de mort au Soudan, où la loi islamique est en vigueur depuis 1983.

Dès 2013, RSF publiait un rapport intitulé « Blasphème : l'information sacrifiée sur l'autel de la religion » et dressait un état des lieux de cette « offense » et de ses conséquences qui pèsent sur les journalistes dans le monde. Cette étude décrit notamment le danger que constitue cette notion lorsqu'elle est utilisée dans le but de restreindre la liberté d'expression.

*Quatre blogueurs bangladeshis ont été assassinés de cette façon en pleine rue dans la seule année de 2015

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