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Liberté de l'information: Wikileaks doit -il être traité comme le New York Times?

D’après Reporters sans frontières, les poursuites judiciaires contre WikiLeaks et l’extradition potentielle de Julien Assange vers les Etats-Unis constitueraient une atteinte à la liberté de l’information et fourniraient une parfaite excuse aux pays répressifs qui tentent de justifier des manœuvres de censure.

L'extradition possible de Julian Assange aux États-Unis porterait un coup grave à la liberté de l'information, dit RSF
L'extradition possible de Julian Assange aux États-Unis porterait un coup grave à la liberté de l'information, dit RSF

Chris Helgren / REUTERS

Le cas de Julien Assange et les problématiques soulevées par WikiLeaks continuent de susciter de fortes réactions, parfois même des divisions, parmi les défenseurs de la liberté d'expression.

Reporters sans frontières estime que les informations fournies par WikiLeaks ont éclairé l'opinion publique internationale sur les gravissimes violations des droits de l'homme et de la démocratie commises par le gouvernement des États-Unis d'Amérique au nom de la “guerre contre le terrorisme”.

C'est WikiLeaks qui a apporté, dès avril 2010, la preuve en images des tirs d'un hélicoptère de l'armée américaine contre un groupe de personnes en juillet 2007 à Bagdad. Il ne s'agissait pas d'hommes en armes mais d'une équipe de l'agence Reuters équipée d'une caméra.

Grâce à WikiLeaks ont aussi été mis au jour les tortures et mauvais traitements infligés aux détenus en Afghanistan, en Irak ou sur la base militaire de Guantanamo.

A plusieurs reprises, Reporters sans frontières a manifesté publiquement sa réprobation face aux manœuvres de censure affectant WikiLeaks et au traitement réservé à ses contributeurs réels ou supposées par le gouvernement des Etats-Unis. En 2010, RSF a créé sur le site www.rsf.org une page consacrée à WikiLeaks et hébergé à l'adresse wikileaks.rsf.org un site miroir de la rubrique contenant les télégrammes diplomatiques américains publiés par le site et plusieurs journaux associés.

Nous avons qualifié de “censure économique” la décision de Visa et de Mastercard de suspendre les services de paiement en ligne de WikiLeaks et indiqué sur notre site les solutions de dons alternatives toujours accessibles aux internautes.

Nous nous sommes félicités de la mise en place, par WikiLeaks, de partenariats avec plusieurs grands médias internationaux, du New York Times au Monde en passant par The Guardian ou Al-Jazeera. Cette stratégie a permis de conjuguer les atouts des nouveaux médias - instantanéité, capacité quasi illimitée de publication - et ceux des médias traditionnels - vérification des informations et contextualisation grâce à des journalistes spécialistes des questions traitées.

La collaboration entre le site et les médias en question a certes connu des périodes de turbulences. Les relations entre RSF et WikiLeaks - et son fondateur - ont elles aussi traversé des moments conflictuels. En particulier quand nous avions publiquement exprimé des réserves concernant certaines données publiées sur le site, comme les noms ou la localisation de citoyens afghans, informateurs présumés de l'armée américaine au début des opérations militaires dans ce pays.

Nous pensions, et nous continuons de penser, que cette publicité exposait les civils en question à des risques personnels graves. L'intérêt public ne nous semble pas justifier de faire encourir de tels risques à des protagonistes de l'actualité. Des membres de l'IFEX comme l'ONG Index on Censorship avait également regretté en septembre 2011 la mise en ligne de câbles dont les noms des sources n'avaient pas été retirées.

Aujourd'hui, nous ne nous exprimons pas sur le fond de la procédure pénale suédoise concernant Julian Assange ni sur la volonté des autorités judiciaires suédoises d'auditionner le fondateur de WikiLeaks en tant que témoin. Nous craignons en revanche qu'une extradition de Julian Assange vers la Suède soit le prélude à son extradition vers les Etats-Unis. Sa qualité de fondateur de WikiLeaks lui ferait alors encourir la réclusion perpétuelle, voire même, selon Julian Assange et certains de ses soutiens, la peine capitale.

Fin 2010, RSF avait écrit aux autorités britanniques pour leur demander de proscrire toute influence politique ou diplomatique lors de l'examen de la demande d'extradition de Julian Assange vers la Suède. Parallèlement, RSF avait adressé un courrier au président des États-Unis, Barack Obama, et à son ministre de la Justice, Eric Holder, pour leur demander de renoncer à poursuivre les collaborateurs de WikiLeaks dans le cadre d'une enquête préliminaire en Virginie.

Des professeurs de journalisme à l'Université de Columbia se sont également adressés aux autorités américaines, affirmant dans un courrier qu'“une réaction trop forte du gouvernement à la publication de fuites dans la presse a toujours été plus dommageable à la démocratie américaine que les fuites elle-mêmes”. Nous adhérons pleinement à cette analyse.

Si l'exigence de sécurité nationale relève bel et bien des prérogatives de n'importe quel État, poursuivre les fondateurs et collaborateurs de WikiLeaks nuirait gravement à la liberté de l'information aux Etats-Unis (et ailleurs), dégraderait les conditions de travail des journalistes américains couvrant des thèmes aussi sensibles et fournir les meilleurs prétextes à des pays répressifs pour justifier des manœuvres de censure.

Aujourd'hui, le statut des Etats-Unis en tant que modèle de liberté d'expression dans le monde est en jeu. Toute procédure arbitraire ou abusive contre WikiLeaks pour avoir reçu ou publié des documents sensibles remettrait inévitablement en cause ce modèle, en créant un précédent dangereux. Il n'y a pas de raison que WikiLeaks ne bénéficie pas des garanties prévues par le premier amendement, comme le New York Times. La liberté d'expression est également garantie par l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, l'article 19 du Pacte relatif aux droits civils et politiques et l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Plutôt que de mener une vaine chasse aux sorcières, qui se heurte déjà à l'octroi de l'asile à Julian Assange par le gouvernement équatorien, les autorités américaines devraient profiter de ce débat pour revoir leur politique de classification d'informations sensibles, et assouplir les critères d'accès à des documents d'intérêt public, dans la lignée des promesses - non tenues - formulées au début de la présidence de Barack Obama.

Lucie Morillon est la Directrice du bureau nouveaux médias de Reporters sans frontières. Christophe Deloire est le Directeur général de RSF.

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