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23 voix, 23 visages, un seul cri de guerre

Jineth Bedoya Lima, journaliste colombienne dont les enquêtes ont mené à des tentatives de meurtre contre elle, sur les conséquences d'être présentée dans la campagne de cette année de la Journée contre l'impunité

Les 23 personnes dont on présente le profil pour la campagne de cette année 'en représentent des centaines d'autres', dit Bedoya
Les 23 personnes dont on présente le profil pour la campagne de cette année 'en représentent des centaines d'autres', dit Bedoya

Allan De Los Angeles

Mentionner le mot impunité, c'est comme frotter du sel et du citron sur une blessure. Il y un peu plus de 12 ans, quand la violence n'était pas encore entrée dans ma vie, je parlais et j'écrivais sur l'impunité sans circonspection, de manière insensible, sans penser à ceux qui devaient l'affronter et qui en souffraient.

Le 25 mai 2000, tandis que je travaillais à une enquête pour le journal "El Espectador", un dirigeant paramilitaire m'a demandé de le rencontrer dans une prison pour une interview. Mais le rendez-vous était un piège. J'ai été enlevée, torturée et violée, puis on m'a abandonnée. Ma vie s'est presque terminée, mais mon travail de journaliste m'a donné le courage de persévérer. Depuis ce jour, les mots "dénonciation" et "exil" constituent une partie de mon travail. Je n'ai jamais cessé de “dénoncer”, et l'“exil” n'existe tout simplement pas. Je ne suis jamais partie en exil, ni ne le ferai jamais.

Ce jour-là, mon nom s'est ajouté à la longue liste de ceux qui réclament justice, de ceux qu'on a oubliés, de ceux dont l'histoire est accueillie avec incrédulité, qui manifestent et qui élèvent la voix, qui frappent à une, deux, trois dizaines de portes à la recherche de quelqu'un pour les aider, ou du moins de que quelqu'un disposé à les écouter, sans les juger.

C'est seulement quand on se place dans les souliers des victimes que l'on peut transposer dans ses écrits et dans ses images la pleine dimension de cette tragédie humaine. C'est seulement quand on a senti dans sa chair, dans son propre corps, dans son âme, les lacérations de la guerre et du conflit, et que l'on est sur le point d'être oublié, que nous pouvons comprendre la pleine signification du mot impunité.

Voilà pourquoi le 23 novembre est une date aussi importante pour des milliers d'hommes et de femmes. La Journée internationale contre l'impunité est un appel qui rassemble les voix de ceux d'entre nous qui souffrent en silence la douleur de l'injustice, de l'exil, des menaces, de la censure, de la persécution… et de la peur.

Dans toutes les tragédies, cependant, à long ou à court terme, il y a toujours un espoir inébranlable. Pour les journalistes du monde entier cette année, nous trouvons cet espoir dans une initiative significative et ambitieuse menée par l'IFEX, le réseau mondial de défense de la libre expression : mettre des visages réels et des histoires réelles sur le problème de l'impunité dans le monde.

Je trouve déchirant de voir mon histoire sur un des jours du calendrier de la campagne des 23 actions en 23 jours, parmi d'autres histoires similaires ou plus tragiques que la mienne. Mais cela procure aussi un sens de la dignité. Vous pouvez vous demander comment la dignité peut surgir du retour aux souvenirs et à la souffrance. La réponse est simple : le simple fait de savoir que je ne suis pas seule, que des messages d'appui et des appels à l'action sont lancés en mon nom, me donne sans aucun doute de la dignité.

Nous les 23, nous comptons parmi de nombreux cas, à travers le monde, et sommes de bien des races, de bien des croyances et de bien des situations, mais nous avons tous le même cri de guerre et le même but : nous NE resterons PAS silencieux. Cette initiative apporte une protection à notre cause, et donne des ailes à notre travail.

Les cas documentés par l'IFEX et publiés dans le calendrier de l'impunité donnent également lieu de réfléchir sur la responsabilité historique que nous avons à l'heure actuelle comme journalistes. Le monde est confronté à de graves crises, de la guerre à la corruption, de la dégradation environnementale jusqu'à la pandémie de violence contre les femmes sous toutes ses formes.

La dénonciation de ces problèmes braque les projecteurs sur nous. Mais cela renforce aussi notre détermination à continuer de prendre la parole. Des millions de personnes croient toujours qu'il est possible que nos sociétés changent de direction grâce à la puissance de nos mots, de nos images et de nos voix. Nous devons aussi le croire. La liberté d'expression, aujourd'hui plus que jamais, exige de nous que nous agissions en faveur de ceux qui n'ont pas de voix – en particulier depuis que quelqu'un a aussi décidé d'agir pour nous, comme le fait l'IFEX aujourd'hui.

Le 23 novembre ne devrait pas être une journée contre l'impunité uniquement pour quelques-uns. Le monde a besoin de comprendre que c'est une journée contre l'impunité pour tous, parce que pour chaque journaliste réduit au silence il y a une autre personne, une autre communauté, qui n'a pas la possibilité de faire connaître sa situation.

Le meilleur exemple se trouve dans la voix ferme de Lydia Cacho, la journaliste mexicaine qui, avec ses condamnations et ses publications, a sauvé des centaines de filles et de femmes des griffes de réseaux de trafiquants d'êtres humains. Elle est loin de chez elle en raison des menaces de groupes du crime organisé, de politiciens corrompus et de trafiquants de drogue. Même dans ces circonstances, elle ne cesse de se battre. Sa bataille appartient à tous. Sa voix est celle de chacun… et dans cette campagne, 23 visages en représentent des centaines d'autres.

Jineth Bedoya Lima est journaliste au quotidien colombien El Tiempo. Elle a été présentée le 2 novembre dans la campagne calendrier 23 en 23 de la Journée internationale contre l'impunité

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