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Manifester est un droit: Réflexions de Maina Kiai, ancien Rapporteur spécial des Nations Unies et défenseur de longue date des droits humains

Les rapports entre la liberté d'expression et la liberté de réunion n'ont jamais été aussi étroits. Le journaliste Samuel Gebre a interviewé Kiai à Nairobi pour IFEX, d'abord en décembre 2017, puis de nouveau en janvier 2018, et il partage certaines des idées d'un individu passionné qui a consacré sa carrière à la promotion des droits humains, à l'international ainsi que dans son Kenya natal.

Genève, le 10 mars 2017. Le Rapporteur spécial Maina Kiai fait des remarques liminaires lors de  « Manifestations pacifiques 101 » en marge de la 34ème session du Conseil des droits de l'homme
Genève, le 10 mars 2017. Le Rapporteur spécial Maina Kiai fait des remarques liminaires lors de « Manifestations pacifiques 101 » en marge de la 34ème session du Conseil des droits de l'homme

Maina Kiai via Flickr, Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0)

A propos de Maina Kiai

Maina Kiai était le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits à la liberté de réunion pacifique et d'association du 1er mai 2011 au 30 avril 2017.

Avocat formé aux universités de Nairobi et de Harvard, M. Kiai a passé les vingt dernières années à militer pour les droits humains et les réformes constitutionnelles au Kenya - notamment en tant que fondateur et directeur exécutif de la Commission non officielle des droits humains du Kenya (2003-2008), où il a acquis une stature nationale pour son plaidoyer courageux et efficace contre la corruption officielle, en appui aux réformes politiques, et contre l'impunité suite aux violences qui ont secoué le Kenya en 2008, causant des milliers de morts.

De juillet 2010 à avril 2011, M. Kiai a été directeur exécutif du Conseil international sur la politique des droits humains, un groupe de réflexion basé à Genève qui produisait des rapports de recherche et des documents d'information assortis de recommandations politiques. M. Kiai a également été Directeur du Programme Afrique d'Amnesty International (1999-2001) et Directeur Afrique de l’organisation internationale Human Rights Law Group (actuellement Global Rights, 2001-2003). Il a été boursier de recherche à l'Institut danois pour les droits humains (Copenhague), au Centre international Woodrow Wilson pour les boursiers (Washington) et au Forum TransAfrica (Washington).

M. Kiai a régulièrement été un défenseur qui informait et éduquait les Kenyans à travers divers médias sur leurs droits humains.


LES POINTS SAILLANTS DES ENTRETIENS AVEC MAINA KIAI


Sur les défis

Le plus grand défi que nous ayons à relever dans tous les domaines des droits humains, de la liberté d'expression, des médias et de la démocratie, c'est que l'espace se rétrécit. Le monde traverse une récession démocratique. Partout dans le monde, vous trouvez que les gouvernements deviennent plus malins, audacieux et outrageants en termes de restriction de l'expression et de l’espace démocratique.

En fait, au cours des six années où j'ai été Rapporteur spécial, la situation s'est aggravée. Il est acceptable maintenant d'exprimer des points de vue racistes, xénophobes et misogyne. On a normalisé l'anormal.


Sur l'inspiration

Alors que nous assistons à une régression de la démocratie et des droits humains, il y a en même temps une poussée de la part des gens ordinaires.

Ce qui m'a permis de continuer, c'étaient les contacts que j'ai noués avec des militants à travers le monde. Des femmes au Cambodge qui ont refusé de quitter les maisons dans lesquelles elles s'étaient installées à leur retour après la chute des Khmers rouges. Des gens riches essaient de les déloger, mais elles vont en justice. Ce sont des femmes ordinaires, qui ne font que résister. Cela me donne de la force.

Partout dans le monde, il y a un sentiment croissant de résistance. Les écologistes en Amérique latine qui refusent de laisser les entreprises s'installer ou extraire et chasser les indigènes de leurs maisons; les habitants des bidonvilles de Nairobi qui réclament leurs droits. Et souvent, vous y trouvez les femmes en tête. Les professionnels malaisiens qui se lèvent pour pousser en vue d'obtenir des progrès.

Le fait est que, comme la démocratie a diminué, l'appétit des gens pour elle a augmenté, et ils le montrent, ils manifestent.

... comme la démocratie a diminué, l'appétit des gens pour elle a augmenté, et ils le montrent, ils manifestent.


Sur les succès

Dans de nombreuses régions du monde, DES ETATS EXIGENT UNE AUTORISATION AVANT QUE DES PROTESTATIONS, DES RASSEMBLEMENTS ET DES ASSEMBLEES PUISSENT SE TENIR. LORSQUE CELA SE PRODUIT, IL CONVERTIT LE DROIT EN UN PRIVILÈGE DE L’ETAT QUI LE GERE COMME BON LUI SEMBLE. Faire admettre LE FAIT QUE LES RASSEMBLEMENTS SONT UN DROIT ET NON UN PRIVILEGE QUI NECESSITE UNE AUTORISATION DE L’ETAT, A ETE L'UN DES GRANDS SUCCES.

Un autre succès a été le rapport que nous avons produit qui comparait l'environnement favorable aux entreprises avec celui de la société civile. Il s'est avéré que la différence était comme le jour et la nuit. Les entreprises ont carte blanche. Le rapport a fourni un cadre pour les activistes pour dire: voici comment vous traitez vos entreprises, traitez-nous juste de la même manière.


Sur les leçons apprises

L'approche des ONG traditionnelles doit changer. Nous menons une bataille différente de celle que nous menions auparavant. Nous avons transformé les droits humains en projets et nous les avons traités comme des projets, en petits silos, et nous sommes devenus très compétitifs les uns avec les autres grâce aux financements.

Nous avons besoin de nouveaux outils et de nouvelles stratégies pour nous permettre de faire face au contexte actuel. Les groupes de défense des droits humains sont devenus trop professionnels et trop légalistes. L'histoire des luttes dans le monde n'a jamais porté sur la rédaction de beaux rapports, il s'agit de mobiliser les gens pour qu'ils se tiennent débout - et nous ne le faisons pas bien. Ce terrain a été cédé, et si nous ne faisons pas attention, il partira complètement.

Bien que les droits humains soient universels, nous devons faire attention à ne pas prendre la place des locaux. Quoi que nous fassions, nous ne devons pas nuire à ceux qui vivent dans le pays et qui exigent ces droits. À la fin de la journée, ils seront ceux qui seront là pour toujours.


Sur le rapport genre et droits humains

Dans le contexte des manifestations et de la liberté de rassemblement, en particulier dans les situations de répressions, il y a des attaques sexistes contre les femmes. Au cours des six années de mon mandat, les femmes ont été particulièrement ciblées sur le plan sexuel; c'était l'une des choses les plus décourageantes. Cependant, j'ai aussi vu à quel point les manifestations peuvent être efficaces et puissantes lorsqu'elles sont dirigées par des femmes.

Le harcèlement des femmes se produit partout dans le monde, dans des comités, dans tous les pays. Nous devons faire prendre conscience que ceci est inacceptable. Nous devons également aller au-delà de la rédaction de politiques sur l'inégalité fondée sur le sexe, le harcèlement sexuel et les normes culturelles. Il doit y avoir une formation continue, le dialogue et l'assurance qu'il y ait en place des gens et des structures pour que les femmes se sentent à l'aise de le dénoncer lorsque cela se produit. L'une des choses sur lesquelles j'ai insisté très fortement lorsque j'étais le titulaire du mandat était que les grosses organisations devraient aborder cette question en leurs seins.

Quand les hommes sont toujours en tête, cela envoie un message aux femmes disant qu'elles n'ont aucune place dans le leadership. Ça déforme la saine trajectoire du développement et de la démocratie dans un pays. Il est important d'avoir une représentation et une participation inclusive qui transcende les genres et l'orientation sexuelle, ainsi que les groupes ethniques, raciaux, les problèmes de handicap et les limites générationnelles.

L'une des plus grandes réussites, et qui n'a pas été suffisamment soulignée, a été l'efficacité de la communauté LGBTQI + en termes de promotion d'acceptation et de respect des personnes LGBTQI + dans le monde. Il y a encore de l'homophobie, mais il y a beaucoup plus de tolérance dans nos vies.

La manifestation est bonne, même pour elle-même. Se défouler sert à quelque chose dans nos vies.


Sur la façon dont son mandat a influencé son point de vue

Le temps passé dans cette fonction m'a confirmé que ce que je faisais au Kenya avec Inform Action, travailler avec la base, est la bonne chose à faire. Vous devez travailler avec les communautés, avec les gens directement. Ce n'est pas dire aux gens quoi faire, mais plutôt leur donner des informations, faire la modération. S'ils se soucient de quelque chose, ils la défendront.

Ce temps a ancré en moi la conviction que la manifestation est bonne, même pour elle-même. Se défouler sert à quelque chose dans nos vies. J'ai appris que si cette soupape de défoulement est fermée, alors nous perdons le contrôle de ce qui va se passer, alors nous ouvrons l'espace pour que d'autres viennent avec leurs approches et leurs arrière-pensées.

Il est dans l'intérêt des gouvernements d'autoriser les manifestations; quand vous les interdisez, la violence se produit. Et si une manifestation est suffisamment importante, cela devrait dire quelque chose au gouvernement. Il est cependant très dangereux de sortir et de manifester au Kenya.

Il y a des choses à améliorer. Je ne pense pas que nous nous organisons correctement, je ne pense pas que nous passons assez de temps à réfléchir à la façon de manifester et à d'autres formes de manifestations. Nous ne passons pas assez de temps avec les gens qui veulent manifester. C'est tout un processus de repenser et de réapprendre, et nous n'en faisons pas assez. J'ai tiré les leçons des manifestations des Coréens. Ils ont organisé sept manifestations au cours de sept samedis d'affilée, avec un million de personnes à chaque fois. Le président a été destitué, et le parlement a écouté le peuple.

Je crois fermement au pouvoir du peuple. Comme les constitutions sont écrites et réécrites, elles devraient garder un espace pour le pouvoir du peuple comme un moyen légitime de changer de gouvernement.


Sur les défis actuels au Kenya

Les soi-disant médias indépendants au Kenya constituent l'un des plus grands défis. Ce ne sont pas les médias tapageurs et courageux que nous avions l'habitude d'avoir. Ils jouent le jeu du gouvernement, parce que les revenus sont réduits et la publicité gouvernementale est si importante pour leur survie. Si vous regardez le Daily Nation, présenté comme le principal journal de l'Afrique de l'Est, en dehors des samedis, où les chroniqueurs sont critiques, il n'y a pas de papiers critiques. Nous avons un problème.

Dans ce pays, nous ne pouvons pas nous cacher du fait que le tribalisme a un rôle. Le fait que nous ayons placé la tribu au-dessus de toute autre chose en politique et que nous voulons défendre les nôtres au-delà de tout, tue tout. Nos médias ne sont pas à l'abri de la dépravation de la société kenyane. Il y a des gens dans les principaux médias dont la loyauté est d'avoir leurs frères au pouvoir.

Les organisations internationales qui travaillent sur les médias devraient concentrer leur attention sur les médias kenyans. Tant qu'ils sont considérés comme les meilleurs dans la région, ils continueront à fonctionner de manière routinière et compromettante.

Un autre grand défi pour la liberté d'association pendant la période électorale a pris la forme de tentatives de fermeture de certaines ONG critiques: la Commission des droits humains du Kenya et AFRICOM. Je suis membre du conseil d'administration des deux organisations. Si une société n'autorise pas les expressions de dissidence et de discordance, peu importe le niveau élevé du pays, il y a un problème.


Sur comment la législation peut blesser - ou aider

L'outil des oppresseurs a toujours été la loi. Les dictatures et les autocraties fondent leur prospérité sur la légalité. Lorsque les autocraties veulent réduire le travail des activistes, elles adoptent une « loi sur les associations »; ils pourraient tout simplement fermer des groupes, mais cela semble trop drastique et trop dramatique. Ces lois sont un outil constant de marchandage, vieille méthode, mais utile.

Au Kenya, le pouvoir judiciaire a le droit de se plaindre que ces lois ne sont pas conformes à notre constitution, et ils devraient le faire. Mais cela nécessiterait du courage, surtout après que Kenyatta ait clairement soutenu ces lois. Kenyatta a accepté d'affronter la Cour pénale internationale (CPI) et a eu gain de cause, alors les gens sont nerveux.


Conseil quelconque pour le prochain Rapporteur spécial ?

Dans ce mandat, il faut comprendre l'importance de la liberté d'association et de rassemblement pour la société civile. On peut prendre la société civile au sens large: syndicats, mouvements associatifs, syndicats des universitaires, associations professionnelles. La société civile doit être au cœur des problèmes que à traitez, et travailler avec eux est très important.

Ce qui ne figurait pas dans les termes de référence de mon mandat, c'était le temps que je passais à motiver la société civile et les activistes. C'est difficile de travailler dans le domaine des droits humains. J'allais leur parler, leur dire qu'ils ne sont pas seuls - c'était important.

Si c'était à refaire, je travaillerais davantage pour mettre en contact les différents groupes du monde entier qui sont confrontés aux mêmes problèmes.

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