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Propos guerriers : S'attaquer à l'EI dans la sphère numérique

Un combattant islamiste se sert d’un téléphone portable pour filmer ses confrères qui participent à un défilé militaire dans les rues de Raqqa, dans le nord de la Syrie, le 30 juin 2014
Un combattant islamiste se sert d’un téléphone portable pour filmer ses confrères qui participent à un défilé militaire dans les rues de Raqqa, dans le nord de la Syrie, le 30 juin 2014

REUTERS/Stringer

Cela fait quatre mois qu'a été constituée la coalition mondiale dirigée par les États-Unis en vue de combattre le groupe État Islamique en Irak et en Syrie. Des centaines de frappes aériennes visant, à ce qu'on prétend, à détruire des cibles de l'EI ont été effectuées depuis. Quelque 60 pays participent à la coalition ; ils ont tous contribué aux combats de diverses façons, et pourtant l'EI gagne toujours du terrain.

Alors que les combats qui font rage dans un grand nombre des provinces d'Irak et de Syrie ont été et sont toujours minutieusement documentés, les contours du combat qui se livre en ligne ne sont pas aussi bien définis.

La machine sophistiquée de propagande en ligne utilisée par le groupe terroriste à la fois pour inspirer et pour intimider est parvenue à façonner efficacement la dynamique sur le champ de bataille.

Jusqu'à maintenant, environ 20 000 combattants étrangers ont afflué vers l'Irak et la Syrie pour joindre les rangs de l'EI. D'après un nouveau rapport du Centre international d'étude sur la radicalisation et la violence politique (International Centre for the Study of Radicalisation and Political Violence, ICSR), le flux constant des combattants dans la région est plus important qu'à « toute autre occasion de mobilisation de combattants étrangers depuis la guerre d'Afghanistan dans les années 1980 ».

Depuis son apparition sur la scène mondiale, l'EI renforce constamment son emprise sur les réseaux sociaux et sur la production vidéo. Il a démontré à quel point peuvent être efficaces ses moyens de recrutement en ligne, et il a montré à quelle vitesse il peut répandre des rumeurs et sa propagande sur Internet.

Ce sont là des armes redoutables dans n'importe quelle guerre. Alors, qui lui rend les coups ?

Le groupe Anonymous s'attaque à l'EI

En septembre 2014, un compte Twitter affilié au groupe de militants informatiques Anonymous a déclaré une « cyber-guerre totale à l'EI ».

Plus récemment, Anonymous a revendiqué la responsabilité des cyber-attaques contre près de 800 comptes Twitter, 12 pages Facebook et plus de 50 adresses de courriel liés à l'EI.

« Nous allons vous pourchasser, abattre vos sites, vos comptes, vos courriels, et nous allons vous démasquer. À partir de maintenant, il n'y aura plus d'abri sûr pour vous en ligne », a annoncé le groupe dans une déclaration.

Alors que les médias ont couvert ces attaques, leur efficacité est remise en question. Bien que le retrait des comptes Twitter puisse entraver temporairement la machine de propagande de l'EI, la plupart des utilisateurs reviennent sous des noms différents un jour ou deux plus tard. Il y a en effet d'autres moyens de contrer leur influence en ligne.

Bien avant l'émergence d'Anonymous sur le champ de bataille, les activistes irakiens et syriens livraient leur propre guerre numérique.

Bagdad est en sécurité

Selon certains activistes irakiens, avant d'attaquer une ville ou un village en Irak, l'EI commence habituellement par répandre en ligne des rumeurs voulant qu'il en a déjà pris le contrôle. Comptant sur l'intimidation et la peur pour affaiblir le moral des Irakiens, les comptes Twitter et Facebook affiliés à l'EI envoient des centaines d'images et de séquences vidéos de scènes de mort et de destruction, alléguant qu'elles ont été prises dans telle ou telle ville qu'ils décident ensuite d'attaquer.

Lorsqu'à la fin septembre 2014 ont commencé circuler à Bagdad des rumeurs selon lesquelles des militants de l'EI se rapprochaient de la capitale, un groupe de jeunes activistes irakiens a lancé dans les médias sociaux une campagne préventive pour demander aux gens de Bagdad d'afficher des photos de leur voisinage au moyen du mot-clé #Baghdad_Okay et de son équivalent en arabe, de manière à contrer la propagation de la peur et de la désinformation.

La campagne a été bien accueillie par la population locale à Bagdad. Des séquences vidéos et des photos ont été affichées en ligne, qui montraient les Irakiens de la capitale vaquant à leurs occupations habituelles.


Traduction : Bagdad aujourd'hui est à son plus beau, et à ceux qui tentent de le tuer, Bagdad se renlèvera. Bagdad est beau. Bagdad est plus fort que vous. Que vous aimiez cela ou non, EI

Traduction : Aujourd'hui, lors de nos tournées des rues de Bagdad, en particulier Al-Rashed et Al-Mutanabbi

Dans la lutte contre la propagande de l'EI, d'autres mots-clés, comme #NO2ISIS et #INSM_IQ, se sont mis à circuler en ligne. #NO2ISIS attire l'attention sur les civils irakiens qui se dressent contre l'EI dans toutes les provinces menacées. #INSM_IQ sert essentiellement à vérifier ou à démentir toute information diffusée en ligne par l'EI.

Un blogueur, cofondateur du Réseau irakien pour les médias sociaux (Iraqi Network for Social Media), Haidar Hamzoz, a pris la direction de ces efforts. « Nous tentons de les combattre rationnellement en ligne, et non de manière émotive », a-t-il déclaré dans un récent entretien avec l'IFEX, au cours duquel il a fait remarquer que les cassures sectaires dans la société irakienne étaient difficiles à surmonter et que le récit personnel des événements qu'un individu pouvait donner pouvait facilement être discrédité en raison de son appartenance religieuse. Les divisions sectaires se sont creusées en Irak à partir de l'invasion américaine de 2003, ce qui a catapulté le pays dans un état de violence perpétuelle. « Mais si vous combattez une rumeur par des faits », a-t-il poursuivi, « alors les questions sectaires disparaissent. »

Bien qu'il soit convaincu du bien-fondé de la lutte contre l'EI dans l'espace numérique, Hamzoz reconnaît que le succès de ces initiatives issues de la base est limité.

« L'EI reçoit un soutien financier », dit Hamzoz. « La lutte contre l'EI nécessite plus d'efforts et d'appuis. » Jusqu'à maintenant, les appuis aux initiatives des groupes ne viennent pas du gouvernement irakien. L'ancien gouvernement de Nouri Al-Maliki avait adopté une autre approche, alors qu'il tentait de contrer l'EI en ligne en bloquant de manière temporaire les plateformes des réseaux sociaux, notamment Facebook, Twitter, Skype et YouTube « dans le but d'empêcher le groupe de répandre sa propagande et de recruter des adeptes au sein de la minorité sunnite persécutée d'Irak ». Dans certaines régions, le gouvernement a tenté de bloquer complètement l'Internet.

La directrice du bureau international de la liberté d'expression à la Electronic Frontier Foundation, Jillian York, a déclaré à la BBC à l'époque : « Le gouvernement irakien ne parviendra à rien en bloquant les sites web des réseaux sociaux. En agissant de la sorte, il ne fait que priver les activistes et autres d'un lien vital avec le monde extérieur. »

D'après Hamzoz, le gouvernement actuel, dirigé par Haidar Al-Abadi, n'a pas de plan d'action en ce qui concerne l'organisation de représailles en ligne.

Des activistes clandestins en Syrie

Dans la province syrienne de Raqqa, que l'EI revendique comme la capitale de son État islamique autoproclamé, les civils utilisent aussi les informations et les communications numériques dans la lutte contre l'organisation terroriste.

Raqqa est massacrée en silence (Raqqa is Being Slaughtered Silently) (RIBSS) est un groupe clandestin de militants syriens, dont un grand nombre est basé dans la ville. Quelques-uns opèrent à l'extérieur de la Syrie afin de protéger l'identité de ceux qui sont à l'intérieur. Le mandat du groupe est de s'assurer que le monde connaît la réalité du peuple de Raqqa, pris entre la brutalité des militants de l'EI et les frappes aériennes des États-Unis et de leurs alliés.

Depuis ses débuts en avril 2014, ce groupe a rallié environ 18 700 partisans sur Twitter et plus de 34 400 sur Facebook. Ses propos ont été cités dans The Independent, The Daily Beast, Vice News et ailleurs. Ces gens risquent leur vie pour montrer les atrocités commises quotidiennement par l'EI ; au moins un membre du groupe a été pris et tué par les militants de l'EI.

Le groupe RIBSS a acquis une visibilité accrue dans les heures qui ont suivi la diffusion en ligne d'une vidéo montrant le meurtre du pilote jordanien Muath Al Kassasbeh, le 3 février 2015. Les activistes syriens ont été les premiers à révéler qu'il avait, en fait, été tué un mois plus tôt.

Un membre du groupe syrien a rapporté la nouvelle le 8 janvier dans les tweets reproduits ci-dessous, mais s'est empressé de préciser que les rapports n'étaient pas confirmés.


Traduction: Un groupe de membres #ISIS à #Raqqa parlent entre eux avec enthousiasme de l'exécution du projet pilote jordanien, Al-Maath Kassassbeh,

Traduction: qui a été brûlé à mort par #ISIS - les rapports ne sont pas confirmées encore #Syrie

Ce ne sont pas tous ceux qui s'attaquent à l'EI en ligne qui aident la cause. Certains répandent des rumeurs de leur propre chef, discréditant ainsi les efforts des activistes sur le terrain. L'une de ces rumeurs, qui affirmait que l'EI avait ordonné à toutes les filles de Mossoul de subir des mutilations génitales, émanait du coordonnateur humanitaire adjoint de l'ONU en Irak et s'est frayé un chemin jusque dans les médias grand public, avant d'être enfin discréditée. En août 2014, des comptes Twitter affiliés à l'EI ont commencé à utiliser le mot-clé #IraqiLies pour démentir les rumeurs et accroître le soutien en leur faveur chez ceux qui se montrent déjà réceptifs à leur propagande.

Amplifier la trame narrative contraire : La coalition dirigée par les États-Unis s'implique

L'EI fait des gains ailleurs dans la région. Un groupe militant égyptien basé au Sinaï, Ansar Bayt al-Maqdis, a fait allégeance à l'EI en novembre 2014. Tout récemment en Libye, des militants de l'EI ont exécuté brutalement 21 chrétiens d'Égypte et ont diffusé leur mort en ligne.

Il est clair que les frappes aériennes n'ont pas réussi à endiguer le flot des combattants étrangers qui se rendent dans la région pour joindre les rangs de l'EI, tandis que certains gouvernements occidentaux reconnaissent qu'une stratégie en ligne s'avère nécessaire si on veut faire des gains dans cette troublante guerre. Selon Global News, le Canada a fait de l'élimination de la propagande en faveur de l'EI une priorité dans une nouvelle proposition de législation anti-terroriste, tandis que les gouvernements français et américain ont plutôt choisi de contrer activement la trame narrative de l'EI.

En octobre 2014, les États-Unis ont exhorté leurs alliés à mener une guerre en ligne parallèlement à leur offensive militaire. Des représentants des pays membres de la coalition se sont réunis à Koweït pour discuter des moyens de dissuader activement les recrues étrangères potentielles en ligne.

« Ce n'est que lorsque nous défions la présence en ligne de l'EI, que nous lui nions la légitimité du message qu'il envoie à des jeunes gens vulnérables... ce n'est qu'à ces conditions que l'EI sera vraiment vaincu », a affirmé lors de la réunion le général américain à la retraite John Allen.

Quatre mois plus tard, il n'y avait toujours pas de la part de la coalition d'indication que l'on faisait des efforts concertés pour réaliser ce qui avait été discuté lors de cette réunion. Le 16 février 2015, toutefois, l'administration Obama annonçait qu'elle allait intensifier ses efforts pour émousser le message en ligne de l'EI en faisant prendre de l'expansion à une agence du Département d'État, le Centre des communications stratégiques du contre-terrorisme, qui serait chargé de rassembler, de conserver et d'amplifier les efforts pour contrer la propagande djihadiste en ligne.

En ce moment, la Maison-Blanche tient pendant trois jours un Sommet contre l'extrémisme violent, qui réunit des représentants des forces de l'ordre, de la société civile et des pays partenaires, entre autres des représentants des alliés militaires des États-Unis au Moyen-Orient. Les réunions portent sur les thèmes de l'engagement communautaire, de l'engagement des leaders religieux et du rôle du secteur privé et de la communauté des technologies dans la prévention de l'extrémisme violent et du recrutement des combattants terroristes étrangers.

Le directeur de l'Institut du Caire pour les études sur les droits de la personne (Cairo Institute for Human Rights Studies), Bahey Eldin Hassan, était au nombre des représentants de la société civile invités officiellement à assister au sommet. Dans une lettre qu'il a adressée au Président Barack Obama en prévision de la tenue du Sommet, Hassan, avec la présidente et directrice générale du groupe Human Rights First, Elisa Massimino, a insisté sur le fait que toute stratégie efficace de combat contre l'extrémisme violent doit dénoncer et condamner les pratiques des gouvernements répressifs qui sévissent dans la région. « Les extrémistes violents et les gouvernements répressifs et autoritaires s'alimentent les uns les autres dans un cycle funeste — et se renforcent mutuellement. »

Dans un article d'idées publié en regard de la page éditoriale et portant sur les étapes à venir de la lutte contre l'extrémisme violent, Obama a reconnu le rôle des gouvernements oppresseurs. « Les gouvernements qui nient les droits de la personne font le jeu des extrémistes qui affirment que la violence est le seul moyen de changer les choses », a-t-il écrit.

Lors d'un discours télévisé prononcé le 18 février, Obama a déclaré : « Nous devons trouver de nouveaux moyens d'amplifier la voix de la paix, de la tolérance et de l'inclusion — et nous devons le faire tout particulièrement en ligne. »

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