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Roberto Saviano et le prix fort inacceptable de la dénonciation du crime et de la corruption

Le journaliste italien Roberto Saviano a payé le prix fort pour avoir dénoncé le crime organisé à Naples; mais bien que les mesures de protection sous lesquelles il vit maintenant aient drastiquement restreint sa vie, elles n'ont pas fait taire sa plume.

Roberto Saviano assiste au Salon du livre Tempo Di Libri à Milan, en Italie, le 19 avril 2017, Rosdiana Ciaravolo / Getty Images

« Après huit ans avec une garde armée, les menaces contre ma vie font à peine les titres de nouvelles. Mon nom est si souvent associé aux termes mort et meurtre qu'on l'enregistre difficilement ».


Roberto Saviano dans un article pour le Guardian, en 2015

En 2015, le journaliste Roberto Saviano a écrit: « Pour beaucoup de gens, l'écriture est juste un métier qu'on exerce, il n'y a pas de conséquences. Mais pour d'autres ce n'est pas le cas. » Saviano est l'un des « autres ». La Camorra (la version mafieuse de Naples) essaie de tuer Saviano depuis 2006, l'année où il a publié Gomorrah, un livre qui mettait à nu leur monde.

Depuis plus d'une décennie, Saviano vit sous protection policière. Chaque partie de sa vie doit être planifiée à l'avance; rien ne peut être improvisé. Cela lui a valu un lourd tribut:

« Cette vie est chiante - il est difficile de décrire à quel point c'est malsain. J'existe à l'intérieur de quatre murs, et la seule alternative est de faire des apparitions publiques. Je suis soit à l'académie Nobel pour débattre de la liberté de la presse, soit dans une pièce sans fenêtre dans une caserne de la police. Clair et sombre. Il n'y a pas d'ombre, pas de milieu entre les deux. Parfois, je repense à la ligne de démarcation qui divise ma vie d'avant et d'après Gomorrah. Il y a un avant et un après pour tout, y compris l'amitié. Ceux que j'ai perdus, qui se sont éloignés parce qu'ils trouvaient trop difficile de rester à mes côtés et ceux que j'ai trouvés - j'espère - au cours des dernières années. Les endroits que je connaissais auparavant et ceux où j'ai été depuis. Naples m'est interdite, un endroit que je ne peux visiter que dans mes souvenirs. Je voyage à travers le monde, sautant de pays en pays comme s'il s'agissait d'une planche de damier, faisant des recherches pour mes projets, cherchant des restes de lambeaux quelconque de liberté. »

Saviano a débuté dans le journalisme en 2002. Ses premiers articles ont paru dans des magazines et des journaux tels que Pulp, Diario, Sud, Il manifesto et sur le site Web Nazione Indiana. Il a également contribué à l'unité de reportage sur la Camorra de Corriere del Mezzogiorno. Mais c'est Gomorrah qui lui a valu la renommée mondiale et le malheur.

Gomorrah est un véritable livre de crime comme aucun autre; il se lit comme une série de scènes de crime vues à travers les yeux d'un romancier. Parfois calme et analytique; d'autres fois révolté et scatologique. Il nous montre la guerre des clans et les enfants gangsters dans des gilets pare-balles. Il explore l'éthique de l'espace vide qui existe aux limites du capitalisme, où le marché « légitime » croise l'illégitime, où l'industrie de la mode fait des affaires douteuses avec des ateliers à la limite de la loi à Naples en utilisant des intermédiaires de la Camorra. Surtout, Gomorrah arrache le manteau de l'anonymat sous lequel la Camorra a toujours prospéré. Ceci n'était pas acceptable pour les patrons de ces clans criminels.

Le premier signe que la vie de Saviano avait changé pour toujours est arrivé sous la forme d'une note laissée dans la boîte aux lettres de sa mère peu de temps après la publication de Gomorrah. Il montrait une image de son fils avec un pistolet pointé sur sa tête et le mot « condamné » écrit au-dessus. Peu de temps après, la police a intercepté des messages de patrons emprisonnés de la Camorra disant que Saviano devait être tué: on lui a assigné deux policiers pour sa protection. Depuis lors, les mesures de sécurité autour de Saviano ont augmenté; il vit actuellement avec une équipe de dix gardes du corps, voyageant avec eux partout dans deux voitures blindées.

Les menaces que Saviano a reçues ont pris de nombreuses formes. Certaines ont été explicites. D'autres ont été indirectes, mais sans être moins sinistres. En mars 2008, au cours du soi-disant Procès Spartacus, les avocats de deux patrons de la Camorra ont lu devant le tribunal une lettre (signée par les patrons) selon laquelle leurs clients avaient été arrêtés uniquement à cause du travail de Saviano et d'un autre journaliste. C'était un acte d'intimidation à peine voilé et reconnu comme tel par les autorités. En conséquence, les patrons et leurs avocats ont été accusés de faire des menaces « à la mafia ». La sécurité autour de Saviano a été renforcée. Et c'était nécessaire: plus tard cette année-là, un ancien membre de la Camorra a révélé qu'il y avait un plan en chantier pour tuer le journaliste et ses gardes du corps « d'ici Noël ».

L'inquiétude internationale pour la sécurité de Saviano a augmenté chaque fois qu'un nouveau complot d'assassinat a été signalé. Fin 2008, six lauréats internationaux du prix Nobel (dont Mikhaïl Gorbatchev, Günter Grass et l'évêque Desmond Tutu) ont signé une pétition demandant au gouvernement italien de mieux protéger le journaliste et (peut-être de manière optimiste) de mettre hors-d'état-de-nuire la Camorra une fois pour toutes. Le quotidien italien La Repubblica a posté leur pétition en ligne, permettant ainsi au public d'y ajouter leurs noms (ce que plus de 150 000 personnes ont fait). Diverses villes italiennes ont montré leur soutien à Saviano en lui décernant la citoyenneté d'honneur. Rien de tout cela, cependant, n'a rendu sa vie plus facile ou plus sûre.

Roberto Saviano a reçu de nombreux prix pour son travail, dont, en 2011, les Prix PEN / Pinter et Olof Palme. Il continue de travailler à partir des chambres d'hôtel et des endroits sécurisés, maintenant son intérêt journalistique pour le crime organisé. En 2013, il a publié Zero Zero Zero, un livre sur le commerce de drogues illégales. Depuis octobre 2017, il a présenté les Rois du Crime à la télévision, où il s'entretien avec de grands gangsters italiens.

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