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Rafiki: Un film Kenyan interdit remet en cause les stéréotypes au pays et à l'étranger

MISE A JOUR [21 septembre 2018]: La Haute Cour du Kenya a temporairement levé l'interdiction qui frappait Rafiki. La juge Wilfrida Okwany a rendu cette décision le 21 septembre 2018, déclarant: « Je ne suis pas convaincue que le Kenya soit une société si fragile que son fondement moral sera ébranlé par le fait de regarder un tel film », a rapporté Buzzfeed News.

La levée temporaire de l'interdiction permettra au réalisateur Wanuri Kahiu de soumettre
Rafiki pour la nomination aux Oscars en 2019. Le film doit être montré dans son pays d'origine pendant sept jours consécutifs pour être considéré pour un Oscar - et la date limite est le 1er octobre 2018.

Le Comité de classification des films du Kenya a publié une déclaration en réaction à cette décision de justice, en disant en partie: « C'est un moment triste et une grande insulte… qu'un film qui fait l’apologie de l'homosexualité soit autorisé à être le vecteur de l’image de marque du pays à l'étranger ».

De gauche à droite, le réalisateur Wanuri Kahiu, les actrices Samantha Mugatsia et Sheila Munyiva posent pour la séance de photos pour  « Rafiki » lors du 71ème Festival du film de Cannes à Cannes, en France, le 9 mai 2018
De gauche à droite, le réalisateur Wanuri Kahiu, les actrices Samantha Mugatsia et Sheila Munyiva posent pour la séance de photos pour « Rafiki » lors du 71ème Festival du film de Cannes à Cannes, en France, le 9 mai 2018

Pascal Le Segretain/Getty Images

Rafiki est un film avec une « intention claire de promouvoir le lesbianisme au Kenya ».

C'est du moins ce qu'a déclaré Ezekiel Mutua, DG du Comité de classification des films du Kenya (KFCB), lors de l'annonce d'une interdiction nationale de Rafiki au début de l'année.

La réalisatrice Wanuri Kahiu dira qu'il y a un peu plus de nuances dans le film. « Plus que tout, je voulais raconter une histoire d'amour. Il a été très important pour moi de raconter plus d'histoires d'amour venant du continent », a déclaré Kahiu dans un entretien avec Kiva Reardon du Festival international du film de Toronto (TIFF).

Adapté de la nouvelle Jambula Tree de Monica Arac de Nyeko, Rafiki (« ami » en swahili) raconte l'histoire de deux jeunes femmes qui tombent amoureuses et du choix qu'elles doivent faire « entre le bonheur et la sécurité ».

Le film a été un sujet de conversation brûlant depuis sa première à Cannes, notamment parce que c'était le premier film kenyan à être présenté au prestigieux festival.

La cinématographie colorée de Rafiki, la trame sonore entièrement féminine et les acteurs talentueux ne sont que quelques-uns des éléments qui passionnent les spectateurs. Et pour une bonne raison. Son genre - un terme que Kahiu a baptisé « Afrobubblegum » (Afrochewing-gum) - remet en question les attentes du public occidental à l'égard des histoires venant d'Afrique.



« Nous sommes tellement habitués aux récits de l'Afrique portant sur la guerre, la pauvreté et la destruction », a déclaré Kahiu dans une conférence TED. « Où est le plaisir? » Pour Kahiu, Afrobubblegum est nécessaire si nous voulons « un art qui capture toute la gamme des expériences humaines pour raconter les histoires de l'Afrique ».

Afrobubblegum ou pas, le Comité de classification des films du Kenya semble avoir une vision unidimensionnelle de Rafiki en tant que film avec un « thème homosexuel » qu'il juge « contraire à la loi ».

La loi en question, c'est l'article 162 du code pénal kenyan, qui érige en infraction les « rapports charnels contre l'ordre de la nature ». Selon Human Rights Watch (HRW), il s'agit « généralement de relations sexuelles consensuelles entre hommes et de pratiques indécentes entre hommes ». Les personnes inculpées en vertu de cette loi pourraient risquer jusqu'à 14 ans de prison.

Mais, comme Kahiu l'a dit lors d'une séance de questions-réponses à la suite de la projection de Rafiki au Festival international du film de Toronto (TIFF), cette loi de l'époque coloniale est si générale qu'elle pourrait être interprétée de presque toutes les manières.

« L'acte de rapports charnels contre l'ordre de la nature... pourrait être tout ce qui ne procrée pas », a-t-elle déclaré à l'audience au TIFF. « Si vous n'essayez pas d'avoir un bébé, vous pourriez, en théorie, être arrêté. »

Pour Kahiu, l'interdiction de son film sur la base de cette loi est injustifiée et, espérons-le, uniquement temporaire.

« Ce que nous disons, c'est ceci : si vous avez la capacité en tant que personne âgées de plus de 18 ans pour voter un président, vous pouvez avoir le droit de décider si oui ou non vous pouvez regarder ce film.»

« Nous portons plainte contre le gouvernement devant les tribunaux », a-t-elle annoncé au public du TIFF, qui a répondu par des applaudissements. « Nous les accusons sur la base de droits constitutionnels, car en tant qu'acteurs, nous avons le droit à la liberté d'expression ».

Le 14 septembre, The Guardian a rapporté que Kahiu avait intenté une action en justice contre le patron du Comité de classification des films du Kenya, Ezekiel Mutua, ainsi que contre le procureur général du Kenya.

Le 15 septembre, The East African a rapporté que Kahiu avait dit que cette interdiction lui avait coûté de l’argent, des commandites et sa réputation dans l'industrie du cinéma. « Je crains que cet acte et les règlements en vertu desquels Rafiki a été interdit constituent une menace à la liberté de création artistique et à la liberté des médias », a déclaré Kahiu dans un affidavit cité par The Eastern Africa.

Kahiu n'est pas la seule à contester la position du gouvernement sur l'homosexualité.

Au début de cette année, la Haute Cour du Kenya a commencé à entendre une affaire qui pourrait, une fois pour toutes, mettre un terme à la loi contre « les rapports charnels contre l’ordre de la nature ».

L'affaire a été initialement présentée en 2016 par la Commission nationale des droits humains des gays et lesbiennes du Kenya (NGLHRC), dirigée par leur directeur exécutif et avocat, Eric Gitari. Mais ce n'est que plus tôt cette année que la Haute Cour a commencé à entendre l'affaire.

La contestation constitutionnelle fait valoir que les articles 162 et 165 du code pénal contreviennent aux droits constitutionnels à l'égalité, à la vie privée et à la dignité humaine.

Ceux qui appuient la contestation judiciaire ont bon espoir. Plus tôt cette année, une autre action en justice intentée par Gitari et la NGLHRC a abouti. Human Rights Watch rapporte que le 22 mars 2018, une cour d'appel de Mombasa a statué que la pratique d'examens anaux forcés sur des personnes accusées de relations homosexuelles était inconstitutionnelle.

La décision a été considérée comme une victoire pour les défenseurs des LGBTQI + au Kenya et au-delà.

Kahiu a la conviction qu'une victoire similaire est imminente dans son affaire contre le Comité de classification des films du Kenya.

Pour le cinéaste, il ne s'agit pas de vouloir que tous les Kenyans voient Rafiki. Il s'agit plutôt de leur donner les moyens de choisir.

« Il y a beaucoup de gens qui veulent le voir et il y a beaucoup de gens qui ne le veulent pas. C'est également leur droit de ne pas le voir », a déclaré Kahiu à l'audience au TIFF.

« Ce que nous disons, c'est ceci : si vous avez la capacité en tant que personne âgées de plus de 18 ans pour voter un président, vous pouvez avoir le droit de décider si oui ou non vous pouvez regarder ce film.»


Pour lire plus d'articles du réseau de l'IFEX sur les aspects du droit à la liberté d'expression et d'information en rapport avec le genre et la diversité sexuelle, consultez notre page centrale.

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