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Après l'assassinat de deux journalistes français, quelle liberté de l'information dans le nord du Mali ?

Serge Daniel, (à droite), un correspondant pour Radio France Internationale, pleure à côté du cercueil d’un des deux journalistes assassinés au Mali, 4 novembre 2013.
Serge Daniel, (à droite), un correspondant pour Radio France Internationale, pleure à côté du cercueil d’un des deux journalistes assassinés au Mali, 4 novembre 2013.

AP Photo/Harouna Traore

Le terrible assassinat des deux journalistes de Radio France Internationale (RFI), Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre aux portes de Kidal, montre à quel point la liberté de l'information est menacée dans cette région du massif des Ifoghas, au nord du Mali.

Ce double assassinat s'inscrit dans le cadre d'une détérioration des conditions sécuritaires dans la zone de l'extrême nord du Mali, qui, malgré les efforts de l'opération Serval et le déploiement de la Mission de l'ONU au Mali (MINUSMA), échappe encore au contrôle étatique malien.

C'est la seconde fois en dix ans que des journalistes de RFI sont tués dans l'exercice de leur métier. Le 21 octobre 2003, Jean Hélène, correspondant de la radio en Côte d'Ivoire, avait été abattu d'une balle dans la tête à Abidjan, près de la Direction générale de la police nationale ivoirienne, par le sergent Théodore Seri Dago. Il a récemment été décoré à titre posthume par les autorités ivoiriennes.

Le Mali est situé à la 99ème place du classement mondial de la liberté de la presse 2013.

A Kidal l'anarchie règne

A Kidal, l'amélioration sécuritaire annoncée par l'accord de juin 2013, qui avait vu l'Etat malien reprendre officiellement le contrôle de la ville, ne s'est pas matérialisée. Un gouverneur a certes été nommé, mais le Mouvement National de Libération de l'Azawad (MNLA) occupe toujours les bâtiments du Gouvernorat

L'armée malienne, de retour avec seulement 200 hommes, est cantonnée sans moyens à l'extérieur de la ville et ne contrôle pas la situation. La véritable mission de sécurisation de la ville revient aux casques bleus de la MINUSMA, restreints dans leur action par les limitations de leur mandat onusien. Les troupes françaises de l'opération Serval sont peu nombreuses sur place et davantage concentrées sur la lutte anti-djihadiste dans le désert.

Récemment, le rôle joué dans la libération des otages français par le chef touareg islamiste, Iyad Ag Ghaly, a redonné une légitimité au groupe Ansar Dine. Ses hommes sont revenus ces dernières semaines à Kidal, où ils circulent en toute impunité.

Alors que les élections législatives prévues pour le 24 novembre approchent, les tensions reprennent dans cette zone marquée par l'instabilité. Fin septembre, des affrontements y ont opposé rebelles et soldats maliens. Le 30 octobre, des obus ont été tirés vers Gao depuis des bases islamistes.

Black out médiatique dans le Nord

Depuis janvier 2013, l'une des premières victimes de la guerre opposant les forces internationales et maliennes aux groupes armés est la liberté de l'information.

Alors qu'une forte présence internationale se déployait dans le nord du Mali, ce qui aurait pu garantir un meilleur accès des professionnels des médias, les journalistes ont été au contraire empêchés de couvrir les événements. L'argument sécuritaire mis en avant pour justifier leur mise à l'écart constitue une claire violation de la liberté de l'information.

Le 16 avril 2013, la journaliste française Dorothée Thienot a été expulsée de Gao par les autorités maliennes, après avoir dénoncé les exactions de l'armée malienne contre des civils à Sévaré dans le Nord.

Le 10 février 2013, ce sont plus de 50 journalistes qui sont évacués de Gao par l'armée française, après que des affrontements avec le Mujao (Mouvement pour l'Unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest) aient brusquement repris. Les quelques images capturées grâce à la présence fortuite de ces journalistes sur le terrain sont parmi les premières à illustrer la guerre au Mali.

En janvier 2013, les journalistes empêchés de couvrir les opérations militaires de Serval avaient été cantonnés à 100 km de la ligne de front. Seuls les reporters de chaînes publiques françaises avaient été autorisés à s'approcher. Encore leur avait-il fallu « embarquer » dans les camions de l'armée française qui se rendaient sur le terrain.

Lorsqu'ils contrôlaient le Nord, les divers groupes islamistes avaient censuré les radios existantes, en fermant la plupart. A Gao, le 6 août 2012, des éléments du Mujao avaient grièvement battu Malick Aliou Maïga, journaliste animateur de Radio Aadar-Koïma, la seule radio qui avait continué d'émettre.

Le 12 juin 2012, alors que la chaine de télévision Africable TV prévoyait de diffuser une interview exclusive de Mohamed Lemine Ould Ahmed, le secrétaire général adjoint du Mouvement National de Libération de l'Azawad (MNLA), une trentaine d'hommes en uniformes avaient fait irruption au siège de la télévision et empêché les journalistes de diffuser l'entretien réalisé par le journaliste Abdoulaye Barry.

Au cours du week-end du 10 juin 2012, la journaliste de la chaîne de télévision privée française TF1 Liseron Boudoul avait été interpellée et empêchée de se rendre dans le nord du Mali "pour des raisons de sécurité", avant d'être rapatriée vers Bamako pour rejoindre la France.

Ces exactions contre les journalistes vont à l'encontre des aspirations de la population malienne, qui s'est soulevée à plusieurs reprises pour les dénoncer. Les habitants de Gao ont violemment réagi à l'annonce le 19 janvier 2013 de l'assassinat présumé dans leur ville par le Mujao d'un journaliste, Kader Touré, accusé de travailler pour des radios étrangères, en lynchant le chef de la police islamiste locale. Quelques jours plus tard, des sources ont confirmé que Kader Touré, donné pour mort, était bien vivant.

La presse muselée dès les débuts du putsch

Le coup d'Etat militaire de mars 2012 avait porté un premier coup dur aux médias du pays.

En juillet 2012, Saouti Haïdara, le directeur de publication du quotidien privé L'indépendant a été enlevé et agressé. Dix jours plus tôt, dans une affaire similaire, Abdrahmane Keita, rédacteur en chef du journal L'Aurore avait été retrouvé, blessé et dévalisé dans le quartier de l'aéroport Bamako-Senou. Tombé la veille dans un guet-apens, où une prétendue source lui avait donné rendez vous, il avait été enlevé par cinq individus armés.

Fin mars 2012, Omar Ouahmane, journaliste de France Culture, avait passé une nuit attaché à un arbre après avoir été pris à partie par des militaires putschistes. Le 29 mars, deux journalistes de l'agence Associated Press, un journaliste de la British Broadcasting Corporation (BBC) ainsi que deux journalistes maliens, avaient été arrêtés et retenus au camp de Kati, alors qu'ils cherchaient à s'entretenir avec Amadou Toumani Touré, ancien président de la République du Mali.

Dernière victime de ce black out médiatique réussi : l'émission spéciale de RFI, qui devait se dérouler au Mali le 7 novembre prochain, a été annulée, selon un communiqué du 2 novembre 2013 de la direction de la radio.

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