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PROFIL

Daphne Caruana Galizia

Passionnée, méticuleuse et intrépide, la journaliste d'investigation Daphne Caruana Galizia était une critique acerbe des puissants et a payé le prix fort pour avoir dénoncé la corruption à Malte.

6 avril 2011. La journaliste d'investigation maltaise Daphne Caruana Galizia pose devant l'ambassade libyenne à La Valette. REUTERS / Darrin Zammit Lupi

« Il y a maintenant des escrocs partout où vous regardez. La situation est désespérée ».


Dernier article de blog de Caruana Galizia avant son assassinat

Daphne Caruana Galizia, 53 ans, était l'un des journalistes les plus connus de Malte. Son travail le plus connu a révélé la corruption politique et financière qu'elle a vue partout à Malte. Pour cela elle était adorée par ses lecteurs et détestée par les corrompus.

Dans l'après-midi du 16 octobre 2017, Caruana Galizia a été tuée par une voiture piégée. Elle conduisait une voiture de location près de chez elle à Bidnija lorsqu'un engin explosif a explosé sous son véhicule. L'explosion était si puissante que des morceaux de la voiture ont été trouvés éparpillés à travers à plusieurs endroits. Des restes de Caruana Galizia ont été retrouvés, à 80 mètres du lieu de l'explosion, par son fils Matthew. Sa mère était la quatrième personne à Malte à être tuée par une voiture piégée depuis le début de 2016.

Caruana Galizia était journaliste depuis 30 ans. Elle a commencé sa carrière en 1987, travaillant comme journaliste pour Le Sunday Times de Malte. En 1992, elle est devenue rédactrice en chef adjointe de The Malta Independent pour lequel elle a écrit des chroniques jusqu'à sa mort. Cependant, Caruana Galizia était surtout connue pour son blog - Running Commentary - qu'elle a créé en 2008, et qui combinait des articles d'investigation et des commentaires sans reproche.

Beaucoup des personnes les plus puissantes de Malte ont sué sous le feu des projecteurs de Caruana Galizia lorsqu'elle examinait leurs dossiers passés et présents et - parfois - leur corruption. Et quand elle était convaincue que quelqu'un était corrompu, sa critique était caustique. Ses cibles comprenaient le Premier ministre de Malte, le chef de l'opposition et divers autres membres des principaux partis politiques. En conséquence, son blog est devenu l'un des sites les plus populaires de Malte: il attirait régulièrement plus de 400 000 visiteurs par jour, soit plus que les tirages combinés des journaux du pays.

Son travail lui a valu beaucoup d'ennemis. Elle était victime de menaces de mort à répétition et a été régulièrement poursuivie en diffamation. Au moment de sa mort, elle avait 42 affaires pendantes de diffamation et d'imputations dommageables contre elle. Beaucoup de ces poursuites ont été intentées par des politiciens de premier plan.

En février 2017, Caruana Galizia a parlé à l'Institut international de la presse de l'usage abusif des lois sur les imputations dommageables par les gens forts de Malte: « Les lois pénales sur la diffamation doivent être abrogées », a-t-elle déclaré. « On ne peut tout simplement pas avoir des politiciens qui utilisent la police pour poursuivre les journalistes qui écrivent sur eux. La loi, qui était destinée à protéger les innocents contre la calomnie, est récupérée pour être abusée par les plus forts contre ceux qui s'opposent à eux ».

Des préoccupations ont souvent été soulevées à propos de la corruption financière et politique à Malte. Ses deux principaux partis politiques - les nationalistes et les travaillistes - ont des liens étroits avec les familles les plus puissantes de l'île, et les frontières entre la politique, les affaires et la justice sont parfois floues. Ajoutez à cela une économie fortement dépendante des services financiers, de l'industrie de l'évasion fiscale et du jeu en ligne, et vous obtenez un énorme potentiel de corruption. Comme Caruana Galizia l’a écrit dans son dernier article de blog publié avant sa mort: « Il y a maintenant des escrocs partout où vous regardez. La situation est désespérée ».

Une grande partie de son travail au cours des deux dernières années de sa vie était focalisée sur les révélations d'activités financières suspectes fournies par les tristement célèbres Panama Papers (11,5 millions de documents fuités détaillant des entités offshore d'évasion fiscale); elle a dévoilé que le chef du cabinet du premier ministre était le propriétaire de sociétés offshore secrètes et a écrit que la femme du premier ministre avait reçu 1 million de dollars américains (versés dans une société offshore) par la fille du président azerbaïdjanais.

Son meurtre a provoqué l'indignation nationale et internationale. La Commission européenne, les ONG et les médias ont fait des déclarations publiques exigeant une enquête approfondie et indépendante. Des milliers de personnes ont envahi les rues de La Valete, la capitale de Malte, pour réclamer justice pour Caruana Galizia; ils portaient des pancartes qui disaient: « Les journalistes ne seront pas réduits au silence » et « Nous n'avons pas peur ».

Beaucoup ont vu un lien direct entre le travail de Caruana Galizia et son meurtre. Ceux-ci incluaient son fils Matthew qui a écrit sur Facebook, le lendemain de sa mort, ce qui suit:

« Ma mère a été assassinée parce qu'elle se tenait entre l'état de droit et ceux qui cherchaient à le violer, comme beaucoup de journalistes forts. Mais elle était également ciblée parce qu'elle était la seule personne à le faire. C'est ce qui arrive quand les institutions de l'Etat sont incapables: la dernière personne à rester debout est souvent un journaliste. Ce qui fait d'elle la première personne morte ... Une culture de l'impunité est appelée à prospérer par gouvernement de Malte ».

Des inquiétudes similaires ont été exprimées un mois plus tard par les députés européens qui ont visité l'île lors d'une mission d'enquête. Parlant de leurs « sérieuses inquiétudes » sur l'état de droit à Malte, les députés ont noté « un haut degré de réticence à enquêter », un « défaut de poursuivre la corruption et le blanchiment d'argent » et une impression générale d' « incompétence » parmi les hauts responsables de la police.

Le 4 décembre 2017, le Premier ministre Muscat a annoncé que dix hommes avaient été arrêtés en lien avec le meurtre de Caruana Galizia. Un jour plus tard, trois de ces hommes (Vincent Muscat et les frères George et Alfred Degiorgio) ont comparu devant le tribunal. Ils ont été inculpés de meurtre, d'usage criminel d'explosifs, de participation au crime organisé et de complot criminel. Tous les trois ont plaidé non coupables.

Daphne Caruana Galizia a été commémorée par les membres de l'IFEX à l'occasion de la Journée internationale contre l'impunité, pour l'année 2017.

En avril 2018, des journalistes, des journaux et des organisations des médias se sont réunis pour lancer le Projet Daphne. Le but de cette initiative de collaboration est de poursuivre le travail de lutte contre la corruption lancé par Caruana Galizia. En juin 2018, il a été signalé que le magistrat chargé d'enquêter sur l'assassinat de Caruana Galizia serait dessaisi de l'affaire à cause d'une promotion non sollicitée. Les organisations de défense de la liberté de la presse craignaient que cela ne retarde les progrès de l'enquête.

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