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Comment j'ai contribué à obtenir pour Stephania Cardoso la protection dont elle avait besoin - Darío Ramírez

Darío Ramírez, d'ARTICLE 19, parle de la réponse qu'il a donnée à un appel téléphonique d'une journaliste judiciaire mexicaine une semaine après que Stephania Cardoso et son bébé eurent été portés disparus le 8 juin.

La journaliste judiciaire mexicaine Stephania Cardoso est vivante et se trouve sous la protection du gouvernement mexicain, en partie grâce à la rapidité de réaction d’ARTICLE 19
La journaliste judiciaire mexicaine Stephania Cardoso est vivante et se trouve sous la protection du gouvernement mexicain, en partie grâce à la rapidité de réaction d’ARTICLE 19

Même si j'essayais de rester optimiste, la colère l'emportait. Mon expérience me disait que nous devions commencer à imaginer le pire. L'environnement hostile et dangereux dans lequel baigne la presse au Mexique a atteint un nouveau creux lorsqu'un enfant de deux ans a été pris dans ses filets. Les jours qui suivirent furent inondés de désespoir. La désinformation a suivi son cours habituel. Des suppositions ont commencé à circuler, qui n'étaient rien d'autre que cela, exactement cela, des suppositions.

Les autorités étaient inefficaces, comme elles le sont toujours lorsqu'elles sont confrontées à la situation. Il semblait que celle-ci ne méritait pas d'être considérée comme une nouvelle preuve de la crise nationale que traverse la presse au Mexique. Entre les paroles creuses et les déclarations fausses, les autorités fédérales et celles de l'État de Coahuila ont choisi de garder le silence.

L'appel est venu un vendredi après-midi. Des collègues m'ont dit que Stephania Cardoso nous avait contactés. Pendant quelques secondes, mon corps est entré dans un état de profonde sérénité. Involontairement, j'ai retenu mon souffle. L'expiration a emporté avec elle des jours d'angoisse suscitée par la disparition de Stephania et de son fils de deux ans.

Elle pleurait sans pouvoir s'arrêter, on n'arrivait pas à la comprendre. Il fallait attendre que la voix trouve son chemin dans un océan de larmes. L'appel s'est interrompu. Il lui fallait un pause. Je n'ai pu lui poser qu'une seule question : Êtes-vous sains et saufs, vous et votre fils ? — Pour le moment, oui, a-t-elle répondu.

Il est très rarement arrivé, dans mon travail pour ARTICLE 19 qu'une parole m'ait apporté autant d'apaisement. Il y avait encore bien des questions. Nous ne savions rien de sa situation. J'ai même commencé à me demander si c'était bien Stephania Cardoso qui était au bout du fil. Je ne me suis pas laissé envahir par le doute. Je devais y croire. C'était le temps de croire.

Nous l'avons appelée de nouveau. Sa voix était meilleure, ses pensées plus claires.

Nous devions agir rapidement et avec prudence. Nous lui avons demandé de ne pas nous dire où elle se trouvait. Ce renseignement n'était pas pertinent à ce moment. Le niveau de risque était élevé, et le premier choix qui s'offrait à elle était de quitter le pays. En dépit du fait que le déracinement est extrêmement difficile, dans bien des cas c'est la seule façon de sauver la vie de quelqu'un. C'est toujours, et cela devrait toujours être, la dernière option. L'idée n'a pas fait long feu parce qu'elle nous a dit que ni elle ni son fils n'avaient de passeport.

Là où elle se trouvait, il ne lui était pas possible de rester longtemps. Il fallait de vraies options pour assurer sa protection. Je compris qu'ARTICLE 19 ne pouvait lui apporter la protection nécessaire.

La voix brisée, les pleurs accompagnaient chacune de ses paroles. Nous devions faire une nouvelle pause.

Ces interruptions et ces pauses donnaient de la cohérence à ce qu'elle vivait. Elle demanda, « Qu'est-ce que je fais ? » Question à laquelle personne ne veut répondre en période de crise aiguë. Elle avait besoin d'orientation, de suggestions, d'opinions, de quoi que ce soit qui fût capable de lui ôter une partie de l'immense fardeau qui l'accablait.

Les propos rassurants semblaient n'être d'aucun effet. Elle devait comprendre et approuver entièrement l'explication de ce que nous allions lui proposer de faire. Nous lui avons dit que c'était le gouvernement mexicain qui devait la protéger. Elle répliqua immédiatement et avec fermeté : « Je n'ai aucune confiance dans les autorités, et encore moins dans celles de l'État de Coahuila. »

Au cours des années, une partie du travail d'ARTICLE 19 a consisté à coordonner ses activités avec les autorités fédérales afin d'assurer la protection des journalistes qui courent des dangers. Le travail des ONG nécessite de la surveillance et l'exercice de pressions auprès des autorités pour qu'elles s'acquittent de leurs devoirs et de leurs responsabilités. Stephania devait comprendre clairement ce que nous faisions. J'ai donc expliqué.

À l'époque, la principale préoccupation de Stephania était l'absence de communication avec sa famille. Il lui fallait dire à sa famille qu'elle était saine et sauve.

Il était 14 h 50 lorsque je regardai l'horloge. La proposition était simple. Informer un média important qu'elle était vivante et totalement sans défense. L'objectif était d'inciter les autorités fédérales à agir et à lui accorder une protection efficace.

J'ai pris le téléphone et j'ai appelé la journaliste Denise Maerker pour lui dire que j'avais Stephania Cardoso au bout du fil. Denise a toujours été absolument solidaire. Il restait moins de 10 minutes de temps d'antenne. Il fallait agir rapidement.

Stephania est entrée en ondes pour dire qu'elle était vivante, qu'elle était cachée, sans aucune protection. Un message clair et précis, exactement comme nous en avions pris l'habitude.

Quelques minutes après l'annonce à la radio, Laura Borbolla, la procureure spéciale chargée des crimes contre la liberté d'expression, est entrée en contact avec moi et a offert le soutien de son bureau pour protéger Stephania et son fils. Sur l'initiative de la procureure, elle m'a proposé un plan. Je l'ai transmis à Stephania pour qu'elle en décide. À la fin, elle a accepté les suggestions de la procureure. À partir de ce moment, la procureure et la reporter ont communiqué directement l'une avec l'autre.

Aujourd'hui, nous ne savons pas où elle se trouve. Mais nous savons qu'elle est protégée, elle et son bébé. Nous nous sommes toujours montrés critiques à l'égard du bureau du Procureur à cause de son inefficacité, mais aujourd'hui, sans hésiter, je reconnais publiquement sa réponse diligente dans le cas de Stephania Cardoso.

Nous apprécions de savoir que la journaliste et son fils sont sains et saufs. Mais nous allons continuer à exiger que le gouvernement mexicain assure un environnement sûr pour la liberté d'expression.

Darío Ramírez est directeur du bureau Mexique et Amérique centrale d'ARTICLE 19. Cet article a d'abord paru en espagnol à Sinembargo.mx le 21 juin 2012.

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