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Jineth Bedoya Lima: Chronique d'une justice à deux vitesses

En mai 2000, Jineth Bedoya Lima a été enlevée et agressée sexuellement alors qu’elle enquêtait sur une affaire en Colombie. Quinze ans plus tard, la justice ne fait que commencer.

Jineth Bedoya Lima est une journaliste d'investigation primée et une défenseure des droits des femmes victimes de violence en Colombie. Reconnue pour ses reportages sur les activités des paramilitaires colombiens, elle suivait un indice portant sur les allégations de ventes d'armes entre les paramilitaires et des fonctionnaires du gouvernement colombien dans une prison de sécurité maximale, le 25 mai 2000. Jineth a été enlevée de la prison, torturée et agressée sexuellement dans le seul but de faire passer un « message à la presse ».

Quinze ans plus tard,un seul auteur a été jugé pour ces crimes, et le cas de Jineth est devenu synonyme de l'impunité qui sévit dans le système judiciaire en Colombie. Bien que plusieurs auteurs ont été identifiés et appréhendés, obtenir des condamnations a été un processus très lent, et le pouvoir judiciaire a commis plusieurs erreurs.

En l'absence de justice, la Fondation pour la liberté de la presse (FLIP), membre de l'IFEX, a présenté une demande, en 2011, pour que la Commission interaméricaine des droits de l'homme se saisisse de l'affaire. Depuis, la Commission mène son enquête et attend, actuellement, la réponse du gouvernement colombien suite aux conclusions inculpant ce dernier, puisque des fonctionnaires étaient complices de cette attaque.

Loin d'être intimidée, Jineth est devenue une ardente défenseure de la liberté de la presse et des droits des femmes en Colombie et s'est servie de son combat pour mettre fin à la violence sexuelle contre les femmes, notamment dans le cadre de sa campagne « Maintenant ce n'est plus le moment de se taire ».


Acteurs clés

Jineth Bedoya Lima - Jineth Bedoya Lima, journaliste d’investigation et avocate des droits des femmes, défend la lutte des femmes victimes de violences sexuelles pour s’assurer que les affaires fassent l’objet d’une enquête et que les responsables soient traduits en justice.

Bureau du procureur général - Entité étatique principalement investit d’enquêter sur l’affaire Jineth Bedoya. Cette institution joue un rôle crucial dans la clarification des événements du 25 mai 2000 et pour établir les liens qui permettront de traduire les suspects potentiels en justice. Au cours de quinze années d’enquêtes, l’institution a rencontré plusieurs problèmes avec l’enquête criminelle suffisamment importants pour justifier trois changements de procureurs, de nombreux retards, et d’autres complications. Le procureur No 50 de la Division des droits de l’homme et du droit humanitaire international du Bureau du procureur général est actuellement chargé de l’affaire.

Mario Jaimes Mejía a avoué, le 2 février 2016, avoir été l’un des agresseurs de Jineth Bedoya. Après avoir quitté le Front 24 des FARC, il est devenu membre du groupe paramilitaire, Santander y sur del Cesar Autodefensas Unidas de Colombia (Forces unies d’autodéfense de Colombie, AUC). Au sein de ce groupe paramilitaire, il a commis plusieurs crimes, dont les massacres de 1998 à Barrancabermeja. Il a été arrêté et emprisonné pour ces crimes en 1999. Pendant son temps dans le pénitencier de Modelo à Bogotá, il est devenu l’un des dirigeants très redoutés de l’AUC au sein de la prison et un chef de la naissante « Capital Block », une organisation à qui l’on attribue plusieurs attaques contre des défenseurs des droits de l’homme à Bogota.

Jesús Ermiro Pereira - alias «Huevo de Pizca", était un membre de Autodefensas Campesinas de Córdoba y Urabá (Milices paysannes d'autodéfense de Córdoba et d'Urabá, ACCU). A son arrivée à Bogota, Jesús Pereira a établi des relations avec d’autres chefs paramilitaires au sein de la prison Modelo. On estime que ce sont ces relations qui l’ont amené à organiser, avec d’autres, l’attaque contre Jineth Bedoya.

Alejandro Cárdenas Orozco - Alejandro Cárdenas Orozco, alias « JJ », a été condamné pour l'enlèvement et la torture de Jineth Bedoya le 26 Février 2016. Cárdenas a rejoint les Milices paysannes d’autodéfense de Córdoba et d’Urabá en 1997, en devenant membre du Bloque Centuaros. Il est présumé qu’en 2000, alors qu’il se trouvait à Barranca de Upía, il a reçu l’ordre de se rendre à Bogotá pour participer à l’attaque contre Jineth Bedoya. En 2012, il a reconnu deux des trois accusations prononcées par le Bureau du procureur général, à savoir son rôle dans l’enlèvement et les actes de torture à l’encontre de Jineth Bedoya, mais a nié avoir participé à son agression sexuelle.

Le système interaméricain des Droits de l’Homme - Le système interaméricain des droits de l’homme est une entente régionale passée entre les pays de l’Organisation des États américains (OEA), dont la principale fonction est d’assurer le respect, la protection et l’application des droits de l’homme aux Amériques. À cette fin, le système interaméricain dispose de deux organes distincts complémentaires; à savoir, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et la Cour interaméricaine des droits de l’homme . Le cas de Jineth est en cours d’examen par la Commission après que la FLIP ait saisi la cour en 2011, en raison de l’inaction prolongée de la justice en Colombie.


Chronologie des Évènements

 
1998
Les premières menaces

Il est possible de retracer les premières menaces contre la journaliste Jineth Bedoya Lima à 1998. En août 1999, le gouvernement colombien propose de lui accorder des mesures de protection. Jineth accepte l’offre, mais ne bénéficie jamais d’une réelle protection.

 
2000
Enlèvement à la prison de La Modelo

Le 25 mai 2000, Jineth Bedoya est kidnappée, torturée et agressée sexuellement lors de son enquête sur la corruption dans la prison La Modelo.

 
Juin
Mesures de précaution

Le 2 Juin 2000, la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) accorde des mesures de précaution à Jineth Bedoya Lima et à d’autres journalistes, basés sur une demande présentée par la Fondation pour la liberté de la presse (FLIP).

 
2003
Enlèvement par les Forces armées révolutionnaires de Colombie

Le 18 août 2003, Jineth est enlevée par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et détenue pendant cinq jours.

 
2009
« No Es Hora De Callar »

Jineth commence sa campagne, « No Es Hora De Callar » (Maintenant ce n’est plus le moment de se taire), qui vise à sensibiliser et à condamner la violence contre les femmes et en particulier les agressions sexuelles dans le cadre du conflit colombien.

 
2010
Contrainte de quitter la Colombie

En novembre 2010 Jineth est forcé de quitter la Colombie à la suite de plusieurs incidents, portant atteinte à sa sécurité, liés à ses activités journalistiques. Après la publication de son livre « Vida y Muerte del Mono Jojoy » (Vie et mort de Mono Jojoy), elle reçoit des menaces provenant des FARC, et des rumeurs circulent sur son enlèvement et son assassinat.

 
2011
La FLIP fournit un soutien juridique

Pendant les 11 années qui ont suivi son enlèvement, la torture et les agressions sexuelles, les autorités ont échoué à enquêter sur le crime, et à plusieurs reprises il a été demandé à Jineth Bedoya d’enquêter et d’identifier, par l’intermédiaire de son travail journalistique, qui était derrière sa propre attaque. En conséquence, la FLIP décide de lui fournir un soutien juridique au niveau national et international.

 
Juin
Le CIDH est saisie

En juin 2011, une demande est déposée pour que la CIDH se saisisse de l’affaire.

 
Juillet
Confession

En juillet 2011, Alejandro Cárdenas , membre du groupe paramilitaire, avoue, devant le procureur, sa participation à l’enlèvement et aux actes de torture de la journaliste Jineth Bedoya.

 
Octobre
Excuses publiques

En octobre 2011, dans les bureaux de la CIDH à Washington, des représentants du gouvernement colombien offrent des excuses publiques à Jineth Bedoya « pour ne pas avoir pris des mesures au moment opportun » et promettent que des changements seront apportés au déroulement de l’enquête.

 
2012
Un crime contre l’humanité

En septembre 2012, le procureur en fonction établit une relation entre trois anciens membres du groupe paramilitaire, à savoir : Mario Jaimes Mejía, alias « El Panadero » , Alejandro Cárdenas (JJ) et Jesús Pereira (Huevo de Pizca) et déclare que les actes menées contre la journaliste constituent un crime contre l'humanité.

 
2013
Transfert de juridiction: une année perdue

En 2013, l’enquête est reprise par une autre branche du Bureau du Procureur (Justice et Paix), qui détermine un an plus tard que l’affaire ne relève pas de sa compétence.

 
2014
Affaire classée

En juin 2014, le procureur décide de classer cette enquête avec les nombreuses menaces que Jineth Bedoya a rapportés.

 
Juillet
La CIDH se saisit de l’affaire

Le 21 juillet, la CIDH accepte de se saisir de l’affaire de Jineth Bedoya, obligeant l’État colombien à s’expliquer sa responsabilité concernant la violation des droits de la journaliste à la protection judiciaire, à la liberté d’expression et à l’intégrité personnelle, entre autres manquements.

 
Septembre
Inculpation de « El Panadero »

Le 26 septembre 2014, le procureur inculpe l’ancien membre du groupe paramilitaire, Mario Jaimes Mejía (El Panadero), pour enlèvement aggravé, torture et violences sexuelles aggravées.

 
2015
Report d’audience

Le 27 mars 2015, la Cinquième Cour pénale entend l’affaire contre Mario Jaimes Mejía. L’audience est initiée, mais reste au point mort en raison des demandes de reports avancés par l’accusé et le système judiciaire colombien.

 
Mai

Le 28 mai 2015, le procureur chargé de l’affaire de Jineth classe l’enquête avec l’affaire Alejandro Cárdenas, membres du groupe paramilitaire qui doit être libéré le 2 juin 2015, soit quelques jours plus tard.

 
Alejandro Cárdenas est arrêté une nouvelle fois

Devant l’indignation nationale, le Bureau du Procureur général adopte plusieurs positions en l’espace d’une semaine. Il annule finalement sa décision précédente et arrête de nouveau Alejandro Cárdenas.

 
Juin
L’affaire est confiée à une autre division du Bureau du procureur général

Le 11 juin, l’affaire est confiée au procureur No 50 de la Division des droits de l’homme du bureau du procureur général.

 
Juillet
Multiple reports d’audience

Le procès de Mario Jaimes Mejía ouvre officiellement le 13 juillet, mais est reporté à trois reprises (28 juillet, 10 septembre et 14 décembre). La date du prochain procès est fixée en février 2016.

 
Septembre
Alejandro Cárdenas and Jesús Pereira sont tradiuts en justice

Le 22 septembre, le procureur chargé de l’affaire décide de porter Alejandro Cárdenas et Jesús Pereira devant la justice.

 
Octobre
Réunion de travail de la FLIP

Dans le cadre de la 156e session de la CIDH, la FLIP accompagne la journaliste Jineth Bedoya Lima à une réunion de travail officielle pour démontrer l’impunité et les obstacles qui empêchent le bon déroulement de son procès.

 
2016
El Panadero confesse son rôle dans l’agression

Lors d’une audition publique en Colombie, le 2 février 2016, Mario Jaimes Mejía accepte une négociation de déclaration de culpabilité après avoir avoué sa responsabilité concernant tous les chefs d’accusation portés contre lui, reconnaissant ses actes de crime contre l’humanité, sans donner de détails sur ses complices ou d’autres circonstances de l’agression.

 
Février

NOUVELLE MISE À JOUR

Première condamnation

Le 26 février dernier, une première condamnation a été prononcée contre Alejandro Cárdenas Orozco, alias « J.J. », sanctionnée d’une peine de 11 ans de prison. Alejandro Cardenas a été reconnu coupable d’enlèvement et de torture, mais les poursuites pour agression sexuelle sont en cours.

 
Ce n’est pas un jour de fête. C’est un jour de vengeance...après 16 ans, il ne s’agit, ici, que de la première étape vers une justice digne de ce nom. La première étape d’une route encore très longue qui arrive au moment même où les deux plus importants journaux colombiens ont décidé de publier conjointement l’enquête interrompue par mon enlèvement"

Jineth Bedoya Lima via le Comité pour la protection des journalistes

 
Août

NOUVELLE MISE À JOUR

Justice alternative refusé pour “JJ” et “El Panadero”

Le 19 Août 2016, Mario Jaimes Mejía, alias " El Panadero “, et Alejandro Cardenas Orozco, alias "JJ”, se voient refuser des mécanismes alternatifs de justice par le biais du processus Justice et Paix par la Cour suprême . Le juge a déclaré que Cardenas et Jaimes avaient fourni des informations trompeuses dans le but de recevoir des peines moins sévères .


Ce que font les membres de l’IFEX

La Fondation pour la liberté de la presse a assisté Jineth devant la justice colombienne et à la commission régionale des droits de l'homme. La fondation mène activement campagne pour une meilleure protection des journalistes en Colombie et travaille à réduire le niveau d'impunité dans tout le pays.

Le Comité de protection des journalistes a plaidé pour que justice soit rendue dans l'affaire Jineth Lima depuis les premiers jours qui ont suivi son attaque. Récemment, une délégation du CPJ-FLIP a rencontré le président Santos pour exiger de mettre fin à l'impunité et que des progrès soient réalisés dans plusieurs affaires d'attaque contre des journalistes en Colombie, y compris celle de Jineth Bedoya Lima.

Plus de ressources et de renseignements

60 ans d’espionnage sur les journalistes en Colombie Colombie

Amériques 31 August 2014

Le 9e rapport annuel de la FLIP donne un aperçu de la situation sur la liberté de la presse en Colombie, y compris de l’utilisation croissante de la surveillance par le gouvernement.



 
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