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Inquiétude des médias publics après la destitution contestée du président Fernando Lugo

MISE À JOUR: Répression en perspective contre les radios communautaires, accusées d'“incitation au délit” (RSF, 14 août 2012)

(RSF/IFEX) - Le 26 juin 2012 - D'aucuns parlent d'un "coup parlementaire". Certains n'hésitent pas à dénoncer un coup d'État. Le jugement politique suivi de la destitution à la hâte du président Fernando Lugo, le 22 juin 2012, suscite également des préoccupations en matière de liberté d'informer. Une organisation de défense de la liberté de l'information comme Reporters sans frontières a tout lieu de s'en inquiéter, alors que le cadre démocratique apparaît fragilisé et remis en question. La tentative de censure qui a visé la chaîne TV Pública, depuis le vote du Sénat entérinant la destitution, ainsi que la suspension de certains programmes d'opinions, renforcent notre préoccupation.

"Bien que beaucoup plus violent, le précédent hondurien que nous ne cessons de dénoncer justifie notre vigilance. En cas de crise politique grave comme celle-ci, l'information - et souvent son contrôle - représente un enjeu crucial. Le nouveau gouvernement de jure ne peut espérer, par une limitation du débat public, occulter des critiques fondées contre cette destitution, survenue à neuf mois du prochain scrutin présidentiel auquel Fernando Lugo ne comptait pas se présenter. Une procédure, dont le manque d'équité et de transparence a même été dénoncé par la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH). Un tel débat ne doit souffrir aucune entrave, et pas davantage au sein des principaux médias du pays, qui doivent se comporter en vecteurs de pluralisme réel. Les citoyens paraguayens ont droit à toute la vérité", a déclaré Reporters sans frontières.

Une sentence écrite à l'avance et vite expédiée. Des droits de la défense bien peu respectés pour un chef de l'État mis en accusation par le Parlement. Un motif de destitution brandi sans enquête judiciaire de fond sur les faits incriminés : en l'occurrence, l'affrontement sanglant, le 15 juin dernier à Curuguaty (Nord-Est, frontalier du Brésil) entre des paysans réclamant une redistribution des terres et les forces de l'ordre, qui a fait onze morts parmi les premiers et six dans les rangs de la police. Juridiquement possible, selon l'article 225 de la Constitution, la destitution de Fernando Lugo n'en contenait pas moins tous les ingrédients de la controverse.

La polémique a encore pris de l'ampleur quand, dans la soirée du 22 juin, le directeur de la Communication du nouveau gouvernement, Cristián Vázquez, s'est présenté dans les locaux de TV Pública. "Il a purement et simplement exigé l'arrêt de la diffusion des programmes de la chaîne", nous a rappelé Andrés Colman, du quotidien Última Hora et président du Forum des journalistes du Paraguay (FOPEP). "Il a même dit qu'il venait de la part du nouveau président Federico Franco, ce qui nous a alarmé. Il était clair que la diffusion par TV Pública de manifestations de soutien à Fernando Lugo, ainsi que son programme Micrófono abierto (micro ouvert), qui donne directement la parole aux citoyens, semaient la panique au sein du nouveau pouvoir."

Vingt-quatre heures plus tard, un débat a lieu au sein de TV Pública sur le rôle d'une télévision publique. Instituée le 15 août 2011 sous la présidence de Fernando Lugo, la chaîne est la première du genre à exister dans le pays. Nos interlocuteurs lui reconnaissent tous d'avoir développé une ligne éditoriale indépendante et pluraliste. "Son directeur Marcelo Martinessi, qui vient de démissionner avec d'autres cadres du fait des événements, avait réussi à développer un ton parfois critique et distancié vis-à-vis de l'administration Lugo", assure Maria Clara Mernes, du Centre d'information et de ressources pour le développement (CIRD), organisation issue de la société civile. Selon elle, la visite de Cristián Vázquez relèverait de la "maladresse dans un moment de trouble et de confusion". L'explication ne satisfait pas Andrés Colman, pour qui la tentative de censure est constituée. La suite des événements lui donne raison.

"Le nouveau pouvoir a vu que la réaction citoyenne montait en puissance. Au moment du débat auquel je participais, le 23 juin, les employés de la chaîne ont commencé à occuper les locaux. L'événement a suscité de la mobilisation. Or, à la fin de la journée, le signal de la chaîne a subi une coupure de vingt-cinq minutes. L'Administration nationale d'électricité (ANDE) a ensuite prétendu qu'il s'agissait d'une erreur", ajoute Andrés Colman. La veille, une autre coupure a interrompu le programme hebdomadaire Ápe ha pepe ("Ici et là-bas" en guarani) émis par la Radio Nacional. "Nous verrons donc samedi prochain, 30 juin, si le programme est revenu sur les ondes", s'inquiète un paraguayen de l'exil qui y intervient régulièrement.

Officiellement, la directrice de Radio Nacional Judith Maria Vera reste à son poste et n'entend pas modifier les programmes de la station. Elle a assuré publiquement n'avoir reçu aucune indication en ce sens. Désormais privée de direction, TV Pública a, quant à elle, été la cible d'une tentative d'évacuation par la police, le 25 juin.

La destitution de Fernando Lugo a, d'ores et déjà, accouché d'un véritable clivage dans le paysage médiatique. "Les principaux médias privés, et beaucoup de leurs journalistes avec eux, ont dans l'ensemble pris fait et cause pour ce jugement politique. Soit ouvertement. Soit en minimisant sa portée et en évitant de raconter toute l'histoire", regrette une journaliste indépendante de Ciudad del Este. "Le ton est tout autre venant des radios communautaires où l'on dénonce ce 'coup parlementaire'. Beaucoup d'informations sur ce processus de destitution passent désormais par Internet et les réseaux sociaux." Avec, cette fois, le risque d'aggraver par des invectives virtuelles une polarisation déjà en marche.
De quoi discutent les autres membres de l'IFEX

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