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L'ombre de Marián Kočner, prédateur de la presse slovaque, plane sur le meurtre de Jan Kuciak

Une manifestation à Bratislava, Slovaquie, le 26 mars 2018
Une manifestation à Bratislava, Slovaquie, le 26 mars 2018

JOE KLAMAR/AFP/Getty Images

Cet article a été initialement publié sur rsf.org le 26 octobre 2018.

Avant d'être assassiné il y a huit mois, le journaliste d'investigation Ján Kuciak avait fait l'objet de menaces de la part de l'entrepreneur slovaque, Marian Kočner. Placé aujourd'hui en détention provisoire, l'homme d'affaires, connu pour ses pressions répétées contre les journalistes, est considéré comme un proche des suspects arrêtés pour le meurtre du journaliste.

"Il agit de manière ultra sophistiquée. Il élargit son activité économique criminelle. Il a émis des billets à ordre frauduleux à hauteur d'une somme astronomique, un total de 69 millions d'euros, du jamais vu en la matière en République slovaque ou tchèque. Je suis absolument convaincu que si on ne restreint pas sa liberté personnelle, il poursuivra ses activités criminelles et représentera une entrave pour l'enquête," déclarait en juin 2018 le procureur Ján Šanta devant la Cour suprême à propos de Marián Kočner. La cour l’a entendu et a imposé son placement en détention provisoire.

Marián Kočner, qui est toujours détenu pour des faits de fraudes fiscales, est soupçonné d'avoir exigé près de 70 millions d'euros de la plus grande chaîne privée de Slovaquie, TV Markíza, en présentant des billets à ordre frauduleux. Depuis, il a été mis en examen dans plusieurs dossiers économiques, ayant notamment trait à la spéculation immobilière et à la fraude fiscale, dont certains avaient fait l'objet d'investigations de la part de Ján Kuciak, le jeune journaliste d'investigation assassiné le 21 février dernier. Jan Kuciak a d'ailleurs été victime de manoeuvres d'intimidations de la part de Marian Kočner qui l'a menacé de le compromettre s'il sortait des informations.

En septembre dernier, la police a mis en examen quatre personnes soupçonnées d'être impliquées dans le meurtre du journaliste et de sa compagne Martina Kušnírová. Parmi ces suspects, une femme, Alena S, qui a travaillé comme interprète pour l'entrepreneur et dont la fille est une filleule du businessman.

"Toute la lumière doit être faite sur les activités de Marián Kočner notamment les pressions exercées sur les médias slovaques ainsi que sur sa potentielle implication dans l'assassinat de Ján Kuciak, déclare Pauline Adès-Mevel, responsable du Bureau UE-Balkans de RSF. RSF se félicite des progrès intervenus dans l'enquête sur le double meurtre mais celle-ci doit être menée à son terme. Le message des autorités doit être clair, faire cesser les entraves à la liberté de la presse et assurer la sécurité des journalistes slovaques contre des prédateurs de la presse du type de Marián Kočner. La Slovaquie ne peut tolérer une nouvelle tragédie."


Jan Kuciak surveillé par des ex-espions ?

Malgré les progrès importants de l'enquête, un doute subsiste quant à la capacité des autorités slovaques d'aller au bout de l'investigation. Outre la confiscation du téléphone portable de la journaliste d’investigation tchèque et collègue de Ján Kuciak, Pavla Holcová, la police a commis des erreurs durant l'enquête que le procureur général Jaromír Čižnár a publiquement reconnues.

Plus grave encore, certaines personnes potentiellement impliquées dans l'assassinat sont d'anciens fonctionnaires des domaines régaliens de l'Etat slovaque. D'après des informations relayées par les médias slovaques, Marián Kočner avait chargé deux personnes - anciennement employées par l'Etat slovaque - de surveiller Ján Kuciak et ses collègues. Peter Tóth et Miroslav Kriak sont d'anciens espions du service d'information slovaque, le principal service secret de l'Etat. Selon le quotidien Denník N, Peter Tóth et Miroslav Kriak auraient collecté des informations personnelles sur certains reporters, dont Jan Kuciak, afin de les compromettre, ce qui fait songer que ces informations auraient pu ainsi faciliter le meurtre de Ján Kuciak. Marián Kočner a-t-il pu commanditer le meurtre de Ján Kuciak ? La justice tranchera si elle est amenée à juger l'entrepreneur dans ce volet de l'affaire. En tout cas, il est connu pour avoir menacé de mort un avocat devant témoins, -Roman Kvasnica- devenu entretemps le conseil de la famille de Martina Kušnírova.

Ces pressions judiciaires et psychologiques à l'encontre des journalistes, l'entrepreneur en était coutumier avant son incarcération.


Des journalistes sous pression constante

Les campagnes de dénigrement ont en effet été l'une des stratégies de Marián Kočner, et Ján Kuciak en a fait les frais. Le jeune journaliste avait cité le nom de l'entrepreneur à plusieurs reprises dans ses articles, notamment dans des affaires de fraude fiscale à grande échelle sur lesquelles il enquêtait. En septembre 2017, il avait contacté l'homme d'affaires au sujet de la vente d'un appartement situé dans le même immeuble que celui du Premier ministre de l'époque, Robert Fico. En guise de réponse, Marián Kočner s'était fendu d'un coup de fil glacial et sans équivoque : « Monsieur Kuciak, je vais m'intéresser à vos proches, votre mère, votre père, vos frères et soeurs et je publierai absolument tout ce que je trouve sur vous. Vous serez le premier, je vous préfèrerai à Mme Monika Tódová (journaliste d'investigation pour le quotidien Dennik N - Ndrl) ».

Ján Kuciak a enregistré l'appel et porté plainte au pénal. Mais en dépit de ces menaces, la police slovaque n'a pas ouvert d'enquête susceptible d'inquiéter l'entrepreneur. Après la mort du journaliste, elle a rendu cette décision publique et l'a confirmée une nouvelle fois après l'interrogatoire de Marián Kočner.

Monika Tódová avait elle déjà eu affaire au businessman en octobre 2016. Kocner avait divulgué l'existence d'un site internet où figuraient des échanges d'emails de la journaliste et de ses confrères avec un homme politique de l'opposition et un ancien ministre de l'Intérieur Daniel Lipšic. Ce dernier, l'ennemi juré de Marián Kočner, est l'avocat de la famille de Jan Kuciak.


Discréditation programmée des reporters

Au fur et à mesure que les journalistes slovaques ont continué de couvrir les affaires de Marian Kočner, les attaques se sont intensifiées. Le consortium international de médias #allforjan créé en mars 2018 après la mort de Ján Kuciak dans le but de poursuivre son travail, a révélé que l'entrepreneur avait reçu 500 000 euros sur son compte personnel provenant de Technopol Servis, une entreprise de Bratislava, victime d'une fraude.

Quand Adam Valček, un journaliste du quotidien SME, membre du consortium, a cherché à obtenir une réaction de l'homme d'affaires sur le sujet, il a, lui aussi, fait l'objet de menaces de la part de l'entrepreneur. Cette fois, elles ont pris la forme d'un courrier électronique qui révélait des informations confidentielles sur la santé du journaliste ou sur ses relations familiales, des renseignements sensibles qui ne pouvaient être à la disposition du public.

Cet échange a été ensuite diffusé en intégralité par un grand site slovaque diffusant des fausses informations, Hlavnespravy.sk puis l'entrepreneur l'a utilisé dans son propre programme vidéo en ligne pour railler les « journalistes mainstream ». En moins de deux mois, cette vidéo ainsi que d'autres éléments produits par Marian Kočner ont été vus en ligne des dizaines de milliers de fois. Adam Valček a porté plainte au pénal, à la suite de quoi la police a ouvert une enquête pour chantage envers le journaliste.

Ján Kuciak, Adam Valček et Monika Tódová font partie des cinq journalistes pour lesquels Marián Kočner avait demandé une surveillance. RSF a tenté à plusieurs reprises de s'adresser aux avocats de l'entrepreneur afin de l'interroger sur ces méthodes, mais les conseils de Marián Kočner n'ont jamais répondu à ces requêtes.

La Slovaquie a accusé un net recul dans le dernier Classement de la liberté de la presse de RSF et occupe désormais la 27e place sur 180 pays.

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