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Nouvelles autorités, bonne vieille répression

Avril 2012 : Les Tunisiens défient un interdit de manifester sur la légendaire avenue Habib-Bourguiba de Tunis, où ils se heurtent à la répression policière
Avril 2012 : Les Tunisiens défient un interdit de manifester sur la légendaire avenue Habib-Bourguiba de Tunis, où ils se heurtent à la répression policière

Amine Landoulsi/DEMOTIX

Les forces de sécurité ont souligné en Tunisie la Journée des Martyrs le 9 avril en dispersant des milliers de manifestants - y compris plus d'une dizaine de journalistes - à coups de bombes lacrymogènes et de matraque. Ce n'est là que le dernier signe qu'en dépit du fait que Zine El-Abidine Ben Ali soit le premier dictateur à tomber dans les soulèvements du Printemps arabe, les violations de la libre expression se poursuivent conformément aux vieilles habitudes, selon ce que rapporte le Groupe d'observation de la Tunisie organisé par l'IFEX, une coalition de 21 membres de l'IFEX.

Un millier de manifestants environ ont défié un interdit indéfini imposé par le gouvernement contre les manifestations sur l'avenue Habib-Bourguiba de Tunis, haut lieu des protestations qui ont entraîné la chute du dictateur Ben Ali, et sont sortis en masse le 9 avril, rapporte le TMG de l'IFEX. Ils commémoraient la Journée des Martyrs (qui soulignait un événement survenu en 1938, quand des troupes françaises à Tunis ont ouvert le feu sur des manifestants qui réclamaient une constitution) et se rassemblaient pour protester contre la montée du chômage en Tunisie et l'accroissement des tensions politiques.

Les manifestants ont cherché refuge dans les rues et les boutiques avoisinantes, tandis que la police les tabassait à coups de bâton et de gaz lacrymogènes lancés dans la foule qui se dispersait. D'après ARTICLE 19, les forces de sécurité auraient traîné plusieurs protestataires à l'écart, mais on ne sait rien sur leur arrestation. Le TMG de l'IFEX rapporte qu'au moins 14 journalistes ont été attaqués, tandis que Reporters sans frontières (RSF) signale que deux autres journalistes ont été agressés. Des journalistes étrangers figurent parmi ceux qui ont été visés, indique le Comité pour la protection des journalistes (CPJ).

Samedi, une manifestation de milliers de diplômés en chômage s'est heurtée à la même violence.

« Un an de révolution et quelques-uns des jalons essentiels concernant la protection des droits de la personne sont de plus en plus affaiblis. L'interdit indéfini de toute manifestation avenue Habib-Bourguiba… constitue une restriction illégitime à la liberté d'expression et d'assemblée. Le recours à la violence par les forces de sécurité à l'occasion de la Journée des Martyrs… envoie un autre message très erroné sur l'aptitude de la Tunisie à préserver les libertés fondamentales », dit la directrice générale d'ARTICLE 19, Agnès Callamard.

L'attaque des forces de sécurité obéit à « un modèle d'abus de la force par la police », dit le TMG de l'IFEX, qui a documenté au cours des derniers mois plusieurs incidents où des policiers ont agressé des journalistes qui couvraient des manifestations.

Même lors d'incidents où les forces de sécurité n'étaient pas les agresseurs, la police n'a pas cru bon d'intervenir et n'a offert aucune protection aux personnes attaquées, dit le TMG de l'IFEX. Par exemple, lorsqu'un sit-in organisé à l'Université Manouba pour protester contre l'interdiction faite aux étudiantes portant le niqab de s'asseoir pour passer leurs examens a tourné à la violence, les forces de sécurité ont omis d'intervenir et n'ont procédé à aucune arrestation.

« Nous demandons au gouvernement de transformer ses propos en action en adoptant des mesures pratiques comme la formation à donner aux forces de sécurité sur la façon d'interagir de manière positive avec les manifestants, la sensibilisation des forces de l'ordre à la façon de travailler avec les médias et d'intervenir activement pour protéger le droit à la libre expression, afin que les citoyens puissent jouir de ce droit fondamental sans crainte de représailles », a déclaré Virginie Jouan, Présidente du TMG de l'IFEX.

La Tunisie connaît depuis quelque temps des revers en matière de liberté de la presse, qui incitent les critiques à se demander quel a été le chemin parcouru depuis la chute de Ben Ali, en février de l'an dernier.

La déclaration du TMG de l'IFEX attire également l'attention sur un troublant patron d'attaques contre la liberté d'expression fondée sur la morale religieuse.

Le mois dernier, deux hommes ont été condamnés chacun à sept ans de prison pour avoir publié des écrits perçus comme offensants pour l'islam. Ghazi Ben Mohamed Beji a publié un essai satirique dans lequel il se moquait de certains aspects de la biographie du prophète Mahomet, ridiculisant sans ménagements sa vie sexuelle. L'autre homme, Jaber Ben Abdallah Majri, a publié sur sa page Facebook des photos accompagnées de caricatures du prophète tirées du livre de Beji, avec des propos satiriques sur l'islam et le prophète.

D'après Human Rights Watch, il y a eu au moins trois cas où les autorités ont porté des accusations de discours jugés offensants pour l'islam ou attentatoires à la morale depuis que la nouvelle Assemblée nationale constituante du pays s'est réunie en novembre 2011. Dans une affaire, Nasreddine Ben Saïda, directeur du quotidien « Ettounsiyya », a passé une semaine en détention avant son procès en février pour avoir publié la photo d'une étoile du soccer posant avec sa copine à demi-nue.

Puis il y a Nabil Karoui, directeur de Nessma TV, qui subit un procès pour avoir diffusé le film d'animation « Persépolis », qui contient une représentation visuelle de Dieu, rapporte le TMG de l'IFEX. Beaucoup de musulmans croient que Dieu ne doit pas avoir de représentation visuelle.

« Tant que resteront en vigueur ces lois répressives de l'ère Ben Ali, les autorités vont être tentées de s'en servir chaque fois que cela les arrangera sur le plan politique », dit Human Rights Watch.

Les membres de l'IFEX demandent à l'Assemblée nationale constituante de rédiger un projet de constitution comportant de solides sauvegardes pour protéger la libre expression. ARTICLE 19 a préparé un mémoire politique qui s'appuie sur les normes juridiques internationales relatives à la libre expression, qui place la protection des droits de la personne au cœur de la nouvelle constitution. Lisez-le ici.

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