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« Vais-je être blessé ? » Des questions que les journalistes couvrant les élections en Ouganda sont susceptibles de poser

Les journalistes posent toujours des questions. C'est cela leur travail. Mais leurs questions ne devraient jamais être de savoir s'ils peuvent faire des reportages en toute sécurité sur une question quelconque d'intérêt public, ou s'ils vont sortir vivants d'une période électorale.

Le 15 février 2016. Un journaliste fuit devant la police antiémeute à Kampala, en Ouganda
Le 15 février 2016. Un journaliste fuit devant la police antiémeute à Kampala, en Ouganda

REUTERS/Goran Tomasevic

Donald Trump est sans doute le personnage politique le plus controversé dans la course pour être le prochain président des États-Unis. Le milliardaire candidat plein d'espoir du Parti républicain à l'élection présidentielle a été décrit dans les médias comme « un sectaire et un raciste », un « génie du marketing » et « l'homme le plus dangereux du monde ». Le président Barack Obama a fait part de son incrédulité à la capacité de Trump d'être président. Le public a été informé de toutes les positions des candidats, même celles à même de faire écarquiller les yeux ou à faire monter la pression artérielle.

Le même niveau d'accès à l'information sur les personnalités de l'opposition Ougandaise n'a pas été disponible pour les citoyens ougandais dans le cadre des préparatifs de ses élections présidentielles et législatives, prévues pour le 18 février 2016.

Considérez ce qui est arrivé l'année dernière à Baba FM.

Le 21 juillet 2015 - quinze minutes dans ce qui était censé être une émission d'une heure - la station de radio basée à Jinja a été fermée, soit disant sur ordre de la direction. « Ce sont les auditeurs qui se sont rendu dans les studios et qui m'ont informé que la radio n'émettait plus. Les ingénieurs n'étaient pas au courant de ce qui était arrivé », a déclaré, après l'incident, l'animateur de l'émission Anyole Innocent.

Le lendemain, l'animateur et deux de ses collègues ont été suspendus indéfiniment.

Leur crime? Avoir accueilli dans l'émission le candidat de l'opposition à l'élection présidentielle Dr. Kizza Besigye.

Besigye est l'un des sept candidats en lice contre le président Yoweri Museveni. Lui et un autre candidat - l'ancien Premier ministre Amama Mbabazi - sont les seuls qui ont une chance de démystifier les trente ans de règne de Museveni.

L'année dernière - et en particulier au cours des derniers mois - Besigye, Mbabazi et d'autres politiciens de l'opposition ont été menacés ou arrêtés pour leurs opinions politiques. Plus récemment, le 15 février 2016, Besigye a été détenu pour avoir prétendument « perturbé la circulation ». Il a été libéré peu de temps après.

Mais ce sont les gens qui couvrent la dynamique politique entre Besigye, Mbabazi et Museveni qui courent le plus grand risque d'être détenus, blessés et censuré.

En guise de réponse aux dures réalités exposées dans des rapports et des articles par des organisations telles que Human Rights Watch et Reporters sans frontières, voici quatre questions que des journalistes ougandais ont eu à se poser alors qu'ils se préparaient à faire leur travail le jour du scrutin:


1) « Serai-je blessé? »

La brutalité policière a pris des proportions inquiétantes dans le cadre des préparatifs de l'élection présidentielle en Ouganda. En moins de deux mois - entre octobre et novembre 2015 - il y avait trois incidents distincts de journalistes abattus par la police - pendant qu'ils couvraient des événements politiques.

Mais il n'y a pas que les journalistes qui sont soumis à la violence.

Human Rights Watch prévient
que si des manifestations surviennent après les élections, « il y a un risque énorme que les manifestants et les passants - dont des enfants - meurent par le fait des forces de sécurité. C'est déjà arrivé auparavant ».

L'organisation note que les forces de sécurité avaient réagi avec des armes létales à des manifestations et des protestations par le passé, citant à titre d'exemple le cas d'un enfant de deux ans du nom de Julian Nalwanga, qui a été abattu à Maska en avril 2011, lors d'une manifestation après les élections générales.

« L'usage des armes létales par les forces de sécurité lors des manifestations et protestations, y compris en 2011 et 2009, et les menaces qui pèsent sur les médias, y compris la fermeture forcée des médias, demeurent des questions préoccupantes pour les élections. La crainte de représailles dissuade les gens d'exprimer librement des critiques à l'endroit du gouvernement », a déclaré Human Rights Watch dans un communiqué sur les élections de 2016 en Ouganda.


2) « Comment puis-je conserver mes informations? »

Des journalistes ont vu leurs maisons envahies ou ont eu leur matériel de reportage confisqué en plein exercice de leur travail.

Le 12 janvier 2016, par exemple, la maison d'un journaliste de Kampala a été envahie et ses ordinateurs portables, ses caméras vidéo, son téléphone et ses disques durs externes ont été volés. « Ceux qui l'ont fait n'étaient pas des voleurs ordinaires. C'était une intrusion très sophistiquée dans ma maison que j'imagine n'a pas duré longtemps. Ils étaient intéressés par des articles où je conserve mes informations », a expliqué le journaliste ajoutant que les voleurs n'avaient pas pris sa télévision, sa radio, ou sa chaine musicale.

Le 15 février 2016. Un partisan de l'opposition passe devant des policiers à Kampala, Ouganda
Le 15 février 2016. Un partisan de l'opposition passe devant des policiers à Kampala, Ouganda

REUTERS/Goran Tomasevic


3) « Vais-je être corrompus? »

Dans un rapport intitulé « Garder le peuple non informés », les journalistes de la radio ont dit à Human Rights Watch que les représentants des partis leurs avaient offert « l'argent, les voyages, et des formations, en échange d'une couverture favorable des activités du parti au pouvoir ».

Souvent, les journalistes qui travaillent à l'extérieur de la capitale ne gagnent pas plus de 10.000 à 20.000 shillings ougandais (soit entre 3-6 $ US) par article, et sont donc disposés à la corruption en échange des reportages favorables.

Les journalistes, qui osent ne pas encenser le parti au pouvoir, risquent de ne pas être invités aux cérémonies officielles ou de ne pas recevoir des informations pertinentes de l'Etat.

Comme le fait remarquer Human Rights Watch, « En fin de compte, l'accréditation des médias par la corruption a un impacts sur l'accès du public à l'information et l'éducation des électeurs sur les questions importantes ».


4) « Devrai-je m'autocensurer » ?

Si vous rendez compte d'une question d'intérêt public, vous risquez d'être arrêtés et obligé d'effacer vos informations. Voilà ce qui est arrivé à une équipe de BBC dans la ville d'Abim après qu'ils ont filmé un hôpital public au début du mois. Le 6 février, la correspondant de BBC Catherine Byaruhanga, le journaliste local et aide Sam Lawino et le caméraman Kelvin Brown ont été détenus pendant quatre heures après avoir refusé d'effacer des séquences vidéo de l'hôpital qu'ils avaient filmé de la route.

Selon Reporters sans frontières
, l'hôpital avait fait l'objet d'une controverse il y a plusieurs mois après avoir été visité par Besigye et critiqué par des personnes interrogées pour son état de délabrement. A la suite d'un reportage diffusé par Nation Television - et une attaque verbale de Museveni - le ministère de la santé et la commission électorale ont interdit toute visite des établissements de santé publique aux candidats aux élections présidentielles.

Comme l'un des militants de la société civile l'a raconté à Human Rights Watch, « Ce qui se passe ici c'est que maintenant les gens sont dans un état d'autocensure. Ils savent que les choses ne marchent pas mais les gens ne veulent pas entrer en confrontation avec le gouvernement. Ils ne veulent tout simplement pas entrer en conflit. Ils ont peur de remettre en question ces choses ».
Les journalistes posent des toujours des questions. C'est cela leur travail. Ils devraient se préparer à des circonstances imprévues - à se lancer dans l'inconnu.

Mais leurs questions ne devraient jamais être celles de savoir s'ils seront vivants à la fin de la période électorale. Ils ne devraient jamais avoir à se demander si c'est prudent pour eux de faire des reportages sur une question d'intérêt public. Et il n'est certainement pas dans l'intérêt du public si les journalistes ne peuvent vivre qu'en acceptant des pots de vin de la part des politiciens.

Comme IFEX l'a souligné
dans un communiqué publié le 16 février, le résultat des récentes agressions violentes, les saisies involontaires et les fermetures forcées de médias en Ouganda « a eu un effet dissuasif certain sur des journalistes et d'autres personnes qui tentent de couvrir les élections ».

Le 18 février, plaise au ciel que la prochaine fois que les Ougandais se rendent aux urnes les questions que poseront les journalistes seront plus pertinemment axées sur les enjeux du pays - et non pas sur comment ils peuvent faire leur travail en toute sécurité.

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