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Guerres de propagande ? Le pétrole à bas prix est une affaire qui coûte cher à la libre expression au Venezuela

À Caracas, une femme passe à côté d’une affiche sur laquelle on peut lire : « Venezuela, plus de sécurité, plus de liberté, plus de nourriture, moins de morts, moins de files d’attente »
À Caracas, une femme passe à côté d’une affiche sur laquelle on peut lire : « Venezuela, plus de sécurité, plus de liberté, plus de nourriture, moins de morts, moins de files d’attente »

AP Photo/Fernando Llano

Dans certaines régions du monde, le citoyen moyen remarque les changements dans le prix du pétrole lorsqu'il se présente à la station-service. Au Venezuela, pays qui possède la plus vaste réserve de pétrole du monde, les gens vivent la récente chute spectaculaire des prix du pétrole chaque fois qu'ils tentent d'acheter des victuailles à l'épicerie. Les longues files d'attente et les étagères vides sont quelques-uns des résultats de la chute du prix de ce produit, ce qui complique les problèmes économiques du Venezuela, qui ne datent pas d'hier; problèmes, dit le gouvernement, qui sont le résultat de la « guerre économique » et de l'« enflure médiatique ».

Le gouvernement du Président Nicolás Maduro attribue souvent à des forces extérieures les problèmes économiques et sociaux du pays. Les histoires de complots visant à « déstabiliser le pays », qui font intervenir des agences de renseignement non identifiées en provenance des États-Unis, sont devenues monnaie courante dans les discours officiels, tandis que les dignitaires du gouvernement se réfugient dans la rhétorique au lieu de faire preuve de transparence au sujet des carences de l'administration. Quand les médias font des reportages sur des problèmes que l'on peut attribuer aux mesures prises par le gouvernement, les officiels traitent les médias de menteurs. Les reporters qui couvrent la situation économique actuelle se retrouvent dans le pétrin.

Au cours de la dernière année, les articles de première nécessité, comme le maïs et le papier hygiénique, ont disparu des étagères, et les gens passent des journées entières à passer d'un magasin à un autre pour trouver les articles qui sont sur leur liste. Ce qui est différent aujourd'hui, c'est que les pénuries sont plus graves, ce qui signifie que les gens peuvent attendre en ligne pendant des heures sans savoir ce qui sera disponible lorsqu'ils seront entrés dans le magasin.

Dans le passé, il y a eu des pénuries en début d'année, en raison notamment du fait que les Vénézuéliens ont tendance à être payés davantage à la fin de l'année et à dépenser cet argent rapidement, ce qui signifie que les stocks de certains articles s'épuisent. Les partisans du gouvernement invoquent cette pratique pour expliquer les pénuries. Toutefois, comme l'explique Antulio Rosales, un économiste politique qui étudie le Venezuela à l'École Balsillie d'Affaires internationales, les pénuries sont plus aiguës cette année parce que le Venezuela a dû puiser dans ses réserves de devises étrangères à la fin de 2014 pour payer des dettes, ce qui a exacerbé l'absence de devises étrangères disponibles pour permettre aux entreprises d'importer des matériaux et des produits finis.

Les lézardes du système sont visibles depuis des années, mais avec le prix actuel du pétrole sous les 50 $ US le baril et le fait que le Venezuela tire du pétrole 95 % de ses revenus d'exportation, la crise prend de l'ampleur. Le taux d'approbation de Maduro est tombé à 22 %, et il semble que le contrôle du message – et des messagers – soit devenu plus important que jamais. Cet effort de gestion de l'information et de l'expression critique constitue une caractéristique déterminante d'une « démocratature », terme inventé par Joël Simon, directeur général du Comité pour la protection des journalistes (CPJ). Simon appliquait cette expression à l'ancien Président Chávez, et on ne risque pas de se tromper en disant que Maduro suit son exemple.

Ces dernières semaines, des photographes et des journalistes citoyens se sont retrouvés en fâcheuse posture après avoir pris et transmis sur tweeter des photos d'étagères d'épiceries vides et de gens qui faisaient des files interminables. Pour partager leur frustration, les Vénézuéliens ont commencé à utiliser le mot diésé #AnaquelesVaciosEnVenezuela (étagères vides au Venezuela) sur les réseaux sociaux. D'après l'Instituto Prensa y Sociedad (IPYS-Venezuela), le 2 janvier, un employé de la chaîne de supermarchés Excelsior Gama de l'État de Miranda s'est plaint auprès de la police du journaliste citoyen Oliver Laufer qui photographiait des réfrigérateurs vides. La police n'a pas détenu Laufer, mais l'employé l'a menacé, disant « Si tu prends une autre photo, je vais te faire jeter en prison ». La chaîne de supermarchés a déclaré avoir une politique concernant les gens qui prennent des photos à l'intérieur de ses magasins, mais Laufer ne croit pas à cette explication. Quand il a tweeté au sujet de l'incident, il a écrit « La censure est la nouvelle règle ». Laufer a en outre sollicité des photos d'étagères d'épiceries vides dans d'autres pays, afin de montrer que les gens sont libres de documenter et de partager ce qui arrive dans leurs pays respectifs.


(Le tweet se lit comme suit : Un employé de @Excelsior_Gama : « Si tu prends une autre photo, je te fais jeter en prison. » La censure est la nouvelle règle.)

Le groupe Espacio Público, membre de l'IFEX, rapporte que le 5 janvier le photojournaliste Rafael Hernández de NTN24 a été agressé par un employé de magasin pour avoir filmé une séquence vidéo à partir de la rue. Ces dernières semaines, l'IPYS-Venezuela a recensé de nombreux incidents impliquant les médias et la couverture des pénuries, dont un reporter qui a même été menacé sur twitter à cause de son travail.

Certains supermarchés ont instauré des règles qui dictent quand les gens peuvent acheter certains articles, en fonction du dernier chiffre du numéro de leur carte d'identité nationale. On rapporte des cas de pillage dans certains magasins. Un grand nombre d'entre eux ont renforcé la sécurité tandis que la tension s'accroît parmi ceux qui attendent en ligne. Voici ce qui s'est produit à l'arrivée d'un stock de savon dans un magasin :



Les officiels justifient les problèmes, dans lesquels ils voient le résultat d'une « guerre économique », et blâment certains groupes qui misent sur l'instabilité du pays. Une campagne à la télévision d'État accuse les citoyens de susciter les pénuries en procédant à des achats inspirés par la panique et leur demande d'avoir confiance dans leur pays.

En dépit des problèmes évidents, le gouvernement ne recule pas. Lorsque le Président Maduro est rentré au pays le 17 janvier après un voyage de deux semaines destiné à obtenir des appuis de ses alliés des autres pays riches en pétrole, les rues du centre-ville de Caracas étaient couvertes de banderoles montrant Maduro en compagnie de divers dirigeants du monde avec la légende « tournée fructueuse ». Il semblerait que la machine de propagande d'État soit à l'œuvre, car le voyage n'a donné en réalité que des résultats mitigés. Les membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), comme l'Arabie saoudite et le Koweït, ont refusé de réduire leur production pour stopper la chute des prix, tandis que la Russie et la Chine ont accepté d'investir dans des projets pétroliers et énergétiques au Venezuela.

La chaîne d'informations NTN24 a rapporté qu'un groupe favorable au gouvernement, appelé Red de Defensoras y Defensores de la Seguridad y Soberanía Alimentaria (Réseau des défenseurs de la sécurité alimentaire et de la souveraineté), avait apposé des avis sur les portes des supermarchés au sujet des pénuries. La légende au bas de l'affiche disait « Ne soyez pas dupes. Les partisans du coup d'État à droite veulent jouer avec vos besoins, puis disent que c'est le gouvernement ». C'est un tweet de son correspondant Rafael Hernández :


(Le tweet se lit comme suit : Protester et être mécontent des files d'attente, cela n'est pas permis. Mais répandre des excuses infondées, cela l'est-il ?)

En février et mars 2014, des manifestations de protestation ont paralysé le Venezuela, et bien qu'une partie de la colère fût dirigée contre les problèmes économiques, celle-ci avait éclaté chez les étudiants qui dénonçaient le viol d'une consœur, pour s'étendre ensuite aux questions entourant l'insécurité générale. Encore cette semaine, il semble que la frustration des Vénézuéliens à propos de l'économie va déborder des files d'attente pour se déverser dans les rues. Le 19 janvier, le correspondant de l'AP au Venezuela, Hannah Dreier, a tweeté que des manifestations opposées étaient imminentes :


(Le tweet se lit comme suit : « Des manifestations opposées vont se dérouler à Caracas. Le gouvernement appelle la sienne la “marche des invaincus”. Celle de l'opposition est la “marche des casseroles vides” ».)

Alors que la poussière des manifestations de l'an dernier est à peine retombée, le Venezuela approche de nouveau d'un point de bascule.

Dernier Tweet :

#Venezuela: amenazan a periodista con denuncia penal por cubrir asesinato de joven durante protestas… https://t.co/oORqvhajOA